Samedi 22 janvier 2011 6 22 /01 /Jan /2011 20:45

Introduction

 

Mots-clef : Colonel Jean Pétré, Occupation à Marseille et Sud est, Résistance à Marseille, Bouches-du-Rhône et Provence, AS Armée secrète, Amicale des Anciens du 141e RIA Régiment d’Infanterie Alpine, déportation, camp de Buchenwald, Libération,  épuration.

Le Lt-colonel Jean Pétré (1896-1959) est depuis bien longtemps tombé dans l’oubli. Chef régional de l’Armée Secrète (AS) à Marseille, «héros et martyr de la Résistance», déporté à Buchenwald, Grand officier de la Légion d’honneur… seule une petite rue marseillaise porte son nom et une plaque rappelle aux passants où se trouve sa maison natale à Saint-Jean-Pied-de-Port. Tous les hommes de sa génération, ses camarades résistants comme ses amis du 141e RIA, ont disparu. Au début du XXIe siècle, le Dr Jean-Paul Chiny et son épouse Simone Moulet exhument quelques pans de la Résistance marseillaise, ils recueillent des témoignages, recensent les plaques commémoratives sur les murs de leur ville, créent un site. Sensibilisé par leur démarche, j’ai décidé de mettre en ligne un ensemble d’informations et de documents concernant mon parrain, le colonel Jean-Baptiste Pétré.

 

JEAN PÉTRÉ 1ER MARS 1958

Le colonel Pétré en mars 1958

Le lecteur trouvera ici les éléments suivants :

+ Le texte du livre dédié «A la mémoire colonel Pétré» réalisé peu après son décès par l’Amicale des Anciens du 141e RIA (articles n° 80 à 76, chapitre 1 de ce blog).

+ L’arrestation du colonel Pétré par la Gestapo à Marseille, racontée par son neveu, Pierre Duny-Pétré (articles n° 75 chapitre 1 et 74 chapitre 2 de ce blog).

La présentation du contenu des archives du colonel Jean Pétré :

+ Archives de l’Armée Secrète, AS, (1941-1943), 218 documents (articles 73 à 70, chapitres 2 et 3 de ce blog).

+ Les noms de codes et pseudonymes utilisés dans ces archives et décryptés par le professseur J. M Guillon (article n° 69, chapitre 3 de ce blog).

+ Deux extraits du Dictionnaire historique de la Résistance sur l’Armée secrète er son chef, le général Delestraint (articles 68 et 67, chapitre 3 de ce blog).

+ Les archives sur le colonel Pétré en prison et déporté au camp de Buchenwald (1943-1945), 54 documents (articles 66 et 65, chapitre 4 de ce blog).

+ La libération du camp de Buchenwald (1945), 50 documents (article 64, chapitre 4 de ce blog).

+ Le Livre noir pour la XVe région, 11 documents (article 63, chapitre 4 de ce blog).

+ Un dossier Crimes de guerre ennemis: le colonel Pétré fut nommé le 4 juillet 1945 Délégué régional du service de recherche des crimes de guerre ennemis, 48 documents (articles 62 et 61, chapitres 4 et 5 de ce blog).
+ Un dossier Waffen SS de Cavaillon, documents d’enquêtes, 41 documents (articles 60 et 59, chapitre 5 de ce blog).

+ Un dossier Enquêtes sur la collaboration, 54 documents (articles 58 et 57, chapitre 5 de ce blog).

+ Un dossier Sabotage de l’épuration, 55 documents présentation du contenu (articles 56 et 55, chapitre 6 de ce blog).

+ Les archives du capitaine Pétré, commandant la 6e compagnie du 2e bataillon au 141e RIA, 1939-1940, 240 documents (articles 54, 53 et 52, chapitre 6 de ce blog).

+ Le journal de campagne de la 6e compagnie, 2e bataillon du 141e RIA (articles 51 à 47, chapitre 7 de ce blog) .

+ Une interview de Jean Pétré parue dans l’Alpin en 1945-1946 (bulletin de l’amicale du 141e RIA) : «L’aventure du capitaine» (articles 46 à 43, chapitre 8 de ce blog).

+ Archives de la correspondance de Jean Pétré (1939-1941), 53 documents (article 42, chapitre 8 de ce blog).

+ Le colonel Pétré après la guerre, états de service, grades, décorations, associations

de résistants (1945-1959), 72 documents (articles 41 et 40, chapitre 9 de ce blog).

+ Le colonel Pétré, décès et hommages (1959-1981), 43 documents (article 39, chapitre 9 de ce blog).

+ Un poème de Prosper Imbert après le décès du colonel Pétré (article 38, chapitre 9 de ce blog).

+ Des articles du journal Massalia du 28 avril 1945, de La Marseillaise du 18 avril 1945, du Provençal du 27 avril 1945, de L’Alpin du 141 (bulletin de l’amicale), relatant divers épisodes de la Résistance et de la libération du colonel Pétré (articles de 37 à 32, chapitres 9 et 10 de ce blog).

+ Présentation du rapport Flora extraite du Dictionnaire historique de la Résistance (article 31, chapitre 11 de ce blog)..

+ Le texte du rapport Flora où figure le nom de Jean Pétré (articles de 30 à 27, chapitre 11 de ce blog).

+ Plusieurs articles des professeurs Jean-Marie Guillon et Robert Mencherini sur la Résistance et la Libération en Provence et à Marseille (articles 26 à 23, chapitre 12 de ce blog).

+ Un extrait d’un livre du capitaine Dudouet dédié à Jean Pétré (article 22, chapitre 12 de ce blog).

+ Une bibliographie des ouvrages dont le contenu est lié à celui de ce site (article 21, chapitre 13 de ce blog).

 

Pierre Duny-Pétré Jean Pétré

Pierre Duny-Pétré et Jean Pétré en 1950

 

Une photocopie de l’intégralité des archives de l’AS et la liste sur papier des archives en notre possession, ont été déposées en 2010, auprès des organismes et personnes suivantes : les historiens Jean-Marie Guillon et Robert Mencherini, le Docteur Jean-Paul Chiny www.resistancemarseillaise-r2.fr, l’AERI (Association pour les études de la résistance intérieure, les Archives départementales des Bouches-du-Rhone, le Mémorial des Camps de la mort à Marseille, l’Association française Buchenwald, Dora et Kommandos.

 été déposée auprès de cette dernière association une copie des deux dossiers suivants : «Le colonel Pétré en prison et déporté au camp de Buchenwald» et «La libération du camp de Buchenwald».

L’historien Jean-Marie Guillon a reçu copie des dossiers suivants : Archives de l’Armée Secrète, Le Livre noir pour la XVe région, Crimes de guerre ennemis, Waffen SS de Cavaillon, Enquêtes sur collaboration et enfin Sabotage de l’épuration.

 

Liens internet: http:// http://pierredunypetre.over-blog.com

 

 

g Nota: Ici sur votre droite, vous trouverez une liste intitulé "Articles récents". Au bas de cette liste, vous pouvez cliquer sur "liste complète". Vous affichez ainsi tous les articles du blog et donc accédez à l'ensemble de son contenu.

 

 Appel

Je suis à la recherche des numéros parus en 1946 de l’Alpin du 141, bulletin de l’Amicale régimentaire des anciens du 141e RIA. Ils contiennent une interview du colonel Jean Pétré parue au fil des numéros. Toute personne possédant ces numéros est priée de me contacter : Arnaud Duny-Pétré à Bayonne, arnaud.duny-petre@laposte.net

Plaque Marseille Chinyrekin

Le Dr Jean-Paul Chiny, à Marseille, rue du colonel Pétré,

au pied de la plaque (journal La Marseillaise du 2 septembre 2007) 


Par Duny-Pétré Arnaud
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Samedi 22 janvier 2011 6 22 /01 /Jan /2011 20:44

A la mémoire

du colonel Jean Pétré

 

 

Jean Pétré 1955  

Le lieutenant-colonel Jean Pétré en 1955.

 

¦ Cet ouvrage a été écrit à la mémoire du colonel Jean Pétré par l’Amicale des Anciens du 141e RIA, en collaboration avec sa famille et ses amis.

 

Table des matières

 

Etat des services militaires du Colonel Pétré

Préface

Première partie : Du Pays Basque à Marseille

I.-La famille

II.-L’enfant de Saint-Jean

III.-Le jeune homme

 

Deuxième partie : Le jeune officier, Marseille (1925-1939)

I.-Le journaliste et l’écrivain

II.-Le dilettante

II.-L’officier de réserve

 

Troisième partie : La guerre de 1939-1945

I.- Le capitaine

II.- Le président de l’amicale du 141e

III.- Le résistant et le déporté

 

Quatrième partie : La Libération et l’après-guerre

I.- Le retour à Marseille

II.- L’appel de la terre natale

II.- La mort et les obsèques

 

Cinquième partie : L’hommage de Marseille

I.- Cérémonie religieuse du 19 avril 1959

II.- Cérémonie du 26 mai 1959 à Marseille

III.- Inauguration de la plaque commémorative à Saint-Jean-Pied-de-Port

IV.- Dernier témoignage

 

Témoignage de Pierre Duny-Pétré : L’arrestation par la Gestapo de Marseille

du colonel Jean Pétré, chef régional de l’Armée Secrète, le 4 juillet 1943

 

 

Etat des services militaires du colonel Jean-Baptiste Pétré,

 né à Saint-Jean-Pied-de-Port le 27 octobre 1896,

décédé dans la même ville le 7 avril 1959.

 

Au titre des Réserves. Incorporé au 18e Régiment d’infanterie, 2e classe, le 3 septembre 1917.  Nommé caporal le 26 juillet 1918.  Nommé sergent le 26 août 1918.  Nommé aspirant le 7 octobre 1918.  Aux Armées aspirant le 14 octobre 1918. Nommé sous-lieutenant T.T. le 15 juin 1919.  Nommé sous-lieutenant T.D. le 13 avril 1921. Nommé lieutenant le 14 avril 1925.  Affecté au 141e Régiment d’Infanterie alpine, lieutenant le 25 mars 1927. Nommé capitaine le 25 décembre 1937. Nommé chef de bataillon le 25 décembre 1944. Nommé lieutenant-colonel le 25 mars 1946.

 

Décorations et citations

Croix de guerre 1939-1945, étoile d’argent le 25 juin 1940.  Croix de guerre 1939-1945, étoile de bronze le 9 juillet 1940. Croix de Combattant volontaire 1939-1945. Chevalier de la Légion d’Honneur le 15 juillet 1945. Croix de guerre 1939-1945, palme le 15 juillet 1945. Médaille de la Résistance le 17 mai 1946. Officier de la Légion d’Honneur le 29 décembre 1948. Croix de guerre avec palme le 29 décembre 1948. Commandeur de la Légion d’Honneur le 28 mars 1957. Grand Officier de la Légion d’Honneur le 7 août 1959.

 

Préface

 

Un «Comité Pétré» s’est formé, lors de la mort de Jean Pétré, de façon rapide et spontanée : parents et amis personnels du défunt, camarades des PTT, anciens du 141e Régiment d’Infanterie alpine, compagnons de Résistance. Ce comité s’est appliqué d’abord à honorer la mémoire du disparu lors de ses obsèques à Saint-Jean-Pied-de-Port, puis à Marseille lors des différentes cérémonies qui ont suivi. Il a formulé le vœu qu’une brochure plus importante que le numéro spécial de l’Alpin du 141e RIA, fixe le souvenir laissé par Jean Pétré, qu’elle soit de notre part un hommage attristé, mais en même temps affectueux et admiratif. C’est ce que l’on a tenté de réaliser dans les pages que voici. On y trouvera :

- une biographie retraçant les différentes étapes d’une vie, dont beaucoup d’entre nous ne connaissaient qu’une tranche ou qu’un aspect ;

- le récit des obsèques, d’après le quotidien local du Pays Basque, qui est resté ignoré hors de cette région ;

- les allocutions prononcées à Marseille lors de la messe que l’Amicale régimentaire du 141e RIA a fait célébrer et lors de la cérémonie du Fort Saint Nicolas ;

- enfin le compte rendu de l’inauguration d’une plaque commémorative sur sa demeure natale de Saint-Jean-Pied-de-Port.

C’est assez peu de chose au total, bien moins que ce que nous aurions souhaité ; c’est beaucoup mieux que rien, et nous espérons que ces pages aideront les amis si nombreux de Jean Pétré à garder le souvenir de son passage parmi nous.


Première partie : Du Pays Basque à Marseille

 

Jean-Baptiste Pétré est né le 27 octobre 1896 à Saint-Jean-Pied-de-Port (Basses-Pyrénées), ancienne capitale fortifiée de la Navarre française, et dont le nom basque est Donibane Garazi. Son père, Pierre Pétré, était fabricant de sabots, et sa mère, Catherine Carricaburu, était couturière. Il a deux soeurs plus âgées que lui, Marie et Jeanne. A l’intérieur des remparts, vers le haut de la rue d’Espagne, sa maison natale est une ancienne forge de serrurier du XVIIIe siècle, datée de 1756. Elle se distingue des demeures voisines par des inscriptions et des croix sculptées sur les linteaux de la façade, selon l’ancienne coutume de Basse Navarre.

 

I.- La famille

 

Tout ceci nous indique déjà clairement qu’il s’agit d’un Basque. A première vue, son nom de famille Pétré ne présente pas les caractéristiques de certains patronymes basques qui désignent souvent des noms de lieux. Ainsi, le nom de sa mère Carricaburu signifie littéralement «le haut de la rue». Cependant, Pétré serait une déformation francisée de l’ancien prénom Pétry, assez courant parmi les Basques depuis le XVIe siècle, et signifiant Pierre. D’ailleurs, il existe toujours en langue basque une série de prénoms qui ont tous le même sens : Petri, Pette, Petiri, Bethiri, Betti, pour ne parler que des plus courants. Parmi les noms basques de même origine, on peut noter aussi Pétricorrena (celui de Pierre), Petrissans (Pierre-Sanche), Donapetri, etc. De souche essentiellement paysanne, Jean-Baptiste Pétré subit évidemment l’influence du milieu dans lequel il fut élevé.

 

Pétré familia

La famille au début du XXe siècle. A droite, sa mère Catherine Carricaburu, Jean Pétré, sa soeur Jeanne, sa soeur Marie, son père Pierre Pétré (portant un béret).

 

A- Du côté paternel

Nous trouvons surtout des artisans : charpentiers, menuisiers, serruriers, forgerons. Ils se distinguèrent par leur adresse et leur sens artistique. Certaines de leurs oeuvres sont encore visibles à Saint-Jean-Pied-de-Port, qu’il s’agisse des galeries en bois de l’église, des balcons en fer de la rue d’Espagne, ou des grilles et des vieilles croix forgées du cimetière. Peut-être aurons-nous ici l’explication de son penchant inné pour les Beaux-Arts, ainsi que de son sens de la mesure et de l’élégance qui ne le quittait jamais dans tout ce qu’il entreprenait.

Mais de son père, il tient surtout une affabilité extrême, un sentiment de justice assez chevaleresque et qui friserait aujourd’hui le ridicule. Il ne passait pas un mendiant ou un vagabond dans la rue d’Espagne, sans que le maître de la maison ne l’invitât généreusement à la table familiale, au grand désespoir de Mme Pétré qui appréhendait toujours quelque mauvais coup.

 

Rue-d-Espagne-Petre-serrurier.jpg 

Début de XXe siècle, la rue d'Espagne à Saint-Jean-Pied-de-Port, berceau de la famille Pétré.

 

Les greniers de la maison sont pleins de vieux fusils, de pistolets à pierre et de sabres de toute espèce. Ce sont là les souvenirs des guérillas que livrèrent dans la montagne navarraise les partisans du prétendant Don Carlos en 1836 puis en 1873. Et pourtant, la famille Pétré était aussi peu royaliste qu’il est possible au monde, dans cette cité de Saint-Jean-Pied-de-Port où vit le jour en 1828 le Président du Conseil, Charles Floquet. Mais les Navarrais sont des Basques, des frères et des persécutés. C’est ainsi que le grand-père de Jean Pétré  n’hésita jamais à ouvrir la porte de sa ferme aux malheureux partisans carlistes épuisés qui venaient se ravitailler clandestinement en territoire français. Dans sa porcherie, il y eut des dépôts d’armes, dans son champ de maïs des sacs d’écus, et dans sa grange dormaient pendant le jour de pauvres soldats qui ressemblaient à des brigands…

Son sens profond de l’hospitalité, sa bonne humeur foncière, mais aussi une certaine légèreté d’esprit allant jusqu’à l’imprudence, Jean Pétré doit certainement tout cela à la famille de son père.

 

B- Du côté maternel

Les Carricaburu étaient tous des cultivateurs. Originaires de Jaxu, la patrie de Saint François Xavier, ils vécurent sur leurs terres, à Aincille et à Caro où se trouve toujours une vaste tombe de quatre croix navarraises qui porte leur nom.

 

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La maison natale de Jean Pétré, rue d'Espagne à Saint-Jean-Pied-de-Port en 2006.

 

Ici, nous retrouverons plutôt le bon sens solide du paysan qui connaît la valeur et l’ingratitude des travaux de la terre. C’est aussi l’honnêteté native du Basque qui croit en Dieu, et sa fidélité à toute épreuve lorsqu’il a donné sa parole. C’est enfin l’attachement à la maison natale, car la demeure basque est quelque chose de sacré : on s’endette, on se ruine plutôt que de la voir livrée à des étrangers. Au besoin même, on s’expatrie en Amérique avec l’espoir de gagner assez d’argent pour la racheter. Mais grâce à de tels sacrifices, on a la satisfaction de rester indépendant, fier, et même frondeur : on ne doit plus rien à personne…

Cette idée obsédante d’avoir à gagner sa liberté à la sueur de son front, cette passion de l’indépendance familiale, voilà donc ce qu’il doit à la famille de sa mère.

 

II.- L’enfant de Saint-Jean

 

Jean-Baptiste Pétré grandit donc à Saint-Jean-Pied-de-Port. Le basque étant sa «première langue», il n’apprit le français qu’à l’école communale. Il nous est facile de faire le tour de son univers.

Voici donc la rue d’Espagne qui monte vers le Sud, en direction de Roncevaux. C’est une voie bruyante où retentissent les jurons sonores des muletiers navarrais vêtus de boléros et de culottes de velours serrées à la taille par une immense «cinta» de laine rouge qu’ils entouraient jusqu’au milieu de la poitrine… C’est que la frontière est là, toute proche, et la Basse-Navarre se sent attirée vers Pampelune, son antique capitale. Avant la guerre de 1914, c’est grâce aux infatigables mulets que se faisait ici un petit commerce international, qu’il s’agisse de vins, de laines, de cuirs, de tissus, et de tout ce que pouvait produire l’artisanat local.

Il y a aussi la Citadelle dont on escalade les remparts en compagnie de tous les galopins du voisinage, afin d’entrevoir les exercices des beaux militaires de la claironnante garnison. C’est là un lieu de prédilection pour jouer à la petite guerre, dans les fossés, sur les bastions et les contrescarpes.

Voilà encore la Nive, torrent clair et limpide qui s’abstient parfois de bondir afin de passer dignement sous «les ponts que César éleva»… Elle était surtout peuplée de truites, de goujons et d’écrevisses, pour la plus grande joie des enfants qui s’y baignaient, à une époque où la pêche n’était pas encore «réservée».

  Jeanne, Jean et Marie Pétré

Jean Pétré entre ses deux soeurs, Jeanne et Marie.

 

Enfin, nous avons l’église et le fronton du jeu de paume, ces deux pôles d’attraction traditionnels de la population basque. Au fronton, les parties de pelote se prolongent interminablement en revanches et en belles, au détriment des espadrilles dont les semelles de corde finissent par s’effilocher en «moustaches». Et l’on coupe soigneusement celles-ci, afin de dissimuler à ses parents l’étendue des dégâts… A l’église, le petit Jean-Baptiste est enfant de chœur. C’est un garçon modèle. Il connaîtra bientôt à fond son catéchisme en basque.

L’école communale accueille en lui un enfant très éveillé. Ne connaissant pratiquement pas le français, il devient rapidement le meilleur élève pour la «composition française». Il a même déjà le sens de la discussion et de la polémique et ses dons naturels ne feront que croître et embellir jusqu’à l’époque où il sera connu comme conférencier de talent.

 

III.- Le jeune homme

 

Pour l’instant, ses maîtres lui prédisent une belle carrière dans l’enseignement. Il faut dire que, parmi les rudes montagnards des villages basques, on ne pouvait concevoir alors de destinée plus brillante, à moins de prendre ses dispositions pour se faire prêtre ou militaire… Le jeune Jean-Baptiste partit donc finir ses études à Bayonne. En 1913, il obtint le brevet supérieur. Toutefois la grande ville lui avait ouvert les yeux et les oreilles, et c’est ainsi qu’il se présenta au concours administratif qui venait de s’ouvrir pour le recrutement de Contrôleurs des Poste-Télégraphes-Téléphones. Reçu parmi les premiers, il fut nommé, peu de temps après, dans la région parisienne.

 

Jean Pétré service militaire 1916 

Jean Pétré pendant son service militaire.


Mais la Grande guerre approchait à grands pas. Jean Pétré fit son service militaire au 18e Régiment d’infanterie. On le retrouve bientôt comme élève officier à Cholet. En 1918, il est nommé aspirant et participe aux dernières opérations de la guerre. Ce n’est qu’un gamin d’une vingtaine d’années, tout étonné de se retrouver à la tête d’une section de «vieux briscards». Mais il n’a aucune difficulté à s’imposer et même à susciter l’admiration de «ses hommes».

 

Jean Pétré 1918 

Jean Pétré à la fin de la guerre de la première guerre mondiale.


Démobilisé avec le grade de sous-lieutenant, il reprit ses fonctions de contrôleur des postes à Paris puis à Alençon. Vers 1925, il fut affecté au Service des ambulants de la gare Saint-Charles à Marseille. Là, une vie nouvelle va s’offrir à lui, dans l’euphorie de cette époque «d’entre deux guerres». Son travail de nuit dans les wagons postaux de la ligne Marseille-Lyon, lui laisse régulièrement plusieurs journées de repos par semaine. Avec son vieil ami Emile de Vireuil, il se lance alors passionnément dans le monde du théâtre, de la littérature et du journalisme. Divers journaux tels que Théâtra, puis Massalia, ouvrent largement leurs colonnes à ses articles. Le poste émetteur de Marseille Réaltor offre ses micros à ses conférences.

C’est ainsi que Jean Pétré, postier pendant la nuit, se métamorphose pendant le jour en un élégantissime jeune dilettante, connu sous le nom de Jean Duhalde et que s’arrachent tous les cercles littéraires et artistiques de Marseille.

Par Duny-Pétré Arnaud
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Samedi 22 janvier 2011 6 22 /01 /Jan /2011 20:44

Deuxième partie : Le jeune officier

Marseille 1925-1939

 

I.- Le journaliste et l’écrivain

 

Jean Pétré s’installe donc à Marseille, 7 rue Puget, dans un appartement qu’il partage avec son collègue Emile Billot, Marseillais de vieille souche, qui termine sa carrière de postier comme instructeur des jeunes contrôleurs. Nous avons là deux célibataires. Ils ont pour les servir une gouvernante, Madeleine Dupeyron, l’ancienne repasseuse de la rue Puget, qui loge dans l’immeuble situé exactement en face de leur appartement.

M. Billot qui possède une culture et une intelligence peu communes, est déjà connu à Marseille comme publiciste et conférencier, sous le nom de Emile de Vireuil. C’est le rédacteur en chef de l’hebdomadaire Massalia dont le directeur est Paul Goyet. Sous son influence, Jean Pétré devient le principal collaborateur du journal et prend le pseudonyme de Jean Duhalde. Il lit énormément et suit avec passion toutes les manifestations de l’esprit et de l’art. Bientôt, il se spécialise dans le genre moqueur, tout en sachant rester amusant et spirituel. Chaque semaine, son article fantaisiste «Ecrit en pyjama», ainsi que ses «Echos» savoureux, ont un succès toujours grandissant.


EMILE DE VIREUIL ET JEAN PÉTRÉ, 7 RUE PUGET, 1936

 Emile de Vireuil er Jean Pétré au 7 rue Puget à Marseille.

 

Jean Duhalde fait aussi périodiquement des conférences à la radio de Marseille. Il a beaucoup travaillé son style, toute son attrayante personnalité apparaît pleinement dans des phrases ou des expressions bien à lui qui font le régal des auditeurs. Bientôt, il compose des romans d’aventures du genre policier qui paraîtront en feuilleton dans Massalia. Nous citerons en particulier le mystère du Pharo, l’affaire Cauvin ou le drame de la Blancarde, le Boudha de Jade, etc. Le genre historique le tente aussi et c’est ainsi qu’il écrit un ouvrage sur la pittoresque personnalité du gentilhomme et brigand provençal, Gaspard de Besse. Nous avons aussi de lui, en vers cette fois, quelques drames lyriques faits en collaboration avec Emile de Vireuil.

Au milieu de la diversité de son œuvre, le Pays Basque n’est cependant pas oublié. Voici notamment Etxaldea, la petite propriété rurale, roman de mœurs, dont il tire une pièce en trois actes intitulée Leur maison. Voilà aussi quelques nouvelles, Ixabela, qui a pour cadre la vieille ville de Saint-Jean-Pied-de-Port pendant les années qui précèdent la Grande guerre et Sorginak, Les Sorciers, récit heroï-comique où l’on retrouve le caractère superstitieux des montagnards basques.

Par ailleurs, Jean Duhalde fréquente beaucoup les artistes lyriques, les peintres, les sculpteurs et les hommes de lettres. Signalons au hasard de ses connaissances Pierre Marseille, qui fera de lui le portait célèbre de L’homme au camée, belle toile d’environ un m2 ; Suzanne Sardin, qui dessinera sa tête de profil. Il restera très lié avec le sculpteur marseillais Raymond Servian, ainsi qu’avec Léon Bancal qui s’identifie toujours avec Le Provençal.

 

Portrait Jean Pétré par Pierre Marseille, 1932

"L'homme au camée", portait de Jean Pétré par Pierre Marseille, dans l'appartement du 7 rue Puget.

 

Parmi d’autres amitiés solides et sincères, nous noterons comme au hasard des différentes époques de sa vie : M. Sagardoy, industriel à Marseille, un ami d’enfance, retrouvé par hasard dans la grande cité phocéenne ; le R. P. Camille Valette, Grand prieur des Dominicains, dont la famille est originaire du Pays Basque et qui vécut longtemps à Saint-Maximin et à Sainte-Baume ; M. Balansard, professeur à la Faculté de médecine de Marseille ; M. Boujart, docteur en pharmacie à Saint-Maximin (Var) ; M. Giocanti, avocat au barreau de Marseille ; et surtout l’actuel colonel Simon dont nous reparlerons.

 

II.- Le dilettante

 

Tous ceux qui ont connu Jean Duhalde savent qu’il était ce qu’on appelle à Marseille «un beau jeune». Très coquet et soigneux de sa personne, toujours au courant de la dernière mode, il a l’élégance d’un véritable Jeune premier et selon son expression, il fait «des ravages dans les cœurs féminins». Au cours de ses congés, il s’évade parfois vers la Côte d’Azur où l’on vient justement de «découvrir» un charmant petit village de pêcheurs appelé Saint-Tropez, et que la meute des Parisiens et des snobs ne fréquente pas encore. Aimant la société, brillant causeur, danseur infatigable, nous le retrouvons là-bas, avec toute une bande de jeunes gens de son âge, parmi les estivants d’avant la guerre. Féru de bains de soleil dans les roches des calanques, on le voit aussi danser le Charleston à l’ombre des palmiers.

 

Jean Pétré 1927 escalier gare St Charles

Le mondain et l'arbitre des élégances: Jean Pétré en 1927 sur l'escalier de la gare Saint-Charles à Marseille. 

 

En 1934, sa carrière dans les PTT lui vaut d’être nommé Contrôleur des services maritimes postaux sur la ligne d’extrême-orient. C’est ainsi qu’il s’embarquera sur le Porthos, à destination du Japon. Un pareil voyage, quoique long et fatigant, devait présenter pour lui tous les plaisirs d’une croisière. Ce fut effectivement une sorte de couronnement de sa vie mondaine. Changeant de costumes plusieurs fois par jour, il devient à bord le véritable arbitre des élégances, et parmi les passagers «la coqueluche de ses dames». Une longue et amusante correspondance avec son ami de Vireuil fait état de ses impressions de voyage, qu’il s’agisse de la vie à bord des paquebots, des escales en des ports lointains, ou de ses fréquentations aussi variées que pittoresques.

De retour à Marseille, il se sent tout de même un peu las, et pour la première fois, il éprouve un réel plaisir à aller faire un long séjour dans ses «vertes Pyrénées».

Depuis quelques années, il s’intéresse tout particulièrement à l’éducation de son neveu Pierre dont il suit de près les études au Lycée de Bayonne. En 1935, il le fait venir à Marseille, afin de lui permettre de préparer sa licence ès-Lettres à Aix-en-Provence. L’oncle et le neveu deviennent inséparables. Quoique de caractères fort différents, ils partagent les mêmes goûts artistiques et littéraires, ils aiment la mer, le soleil, la natation et surtout le canoë, que l’on a remisé à l’entrée du Vieux-Port. Dans le quartier de Saint-Jean que dominent les câbles énormes du Pont transbordeur, on les appelle «les deux frères»… et le neveu d’ajouter : «Bien entendu, c’est moi l’aîné !»

 

III.- L’officier de réserve

 

Oui mais, de temps en temps, pendant des «périodes» plus ou moins longues, le joyeux Jean Duhalde s’estompe pour céder la place à l’Officier de Réserve Jean Pétré.

Voilà encore ici un nouvel aspect de sa vie. Cet homme étonnant, aux activités aussi nombreuses que débordantes se transforme tout à coup en un excellent commandant de compagnie que «ceux de l’active» jalousent d’ailleurs quelque peu. Le 141e RIA est devenu déjà «son» régiment. Au cours de nombreuses manœuvres qu’il fait à Carpiagne ou dans les Alpes, il apprécie à sa juste valeur, l’endurance, la gaîté et l’audace tranquille de jeunes méditerranéens, qu’il s’agisse de Provençaux, de Corses, de Niçois ou de Languedociens. Il aime leur caractère frondeur dans lequel il se retrouve quelque peu lui-même. Pour lui, un soldat n’est jamais mauvais, du moment qu’il fait preuve de «cran» et qu’il a bon cœur. Du reste, de très nombreuses photos qu’il gardera de ces «manœuvres» prouvent bien à quel point il était déjà attaché aux Alpins du 141e.

 

Jean Pétré 1937

Jean Pétré, officier de réserve en 1937.

 

C’est aussi dans cette ambiance montagnarde et sportive des périodes militaires, qu’il fait la connaissance d’un officier de Chasseurs alpins, le futur colonel Simon, dans le civil, Chef du Service départemental des travaux cadastraux. Les deux réservistes sympathisent tout de suite. Leurs caractères sont pourtant bien différents. D’origine bourguignonne, M. Simon n’a même physiquement rien de commun avec M. Pétré. Solide et râblé, c’est un skieur éprouvé et un fervent des escalades en haute montagne, ayant été autrefois président de la Société des alpinistes dauphinois de Grenoble. Mais il faut croire qu’ils se complètent harmonieusement, car les deux hommes ne se quitteront plus. Plus tard, sans pourtant s’être consultés, ils se retrouveront tous deux dans la Résistance. Pétré à la tête de l’Armée Secrète et Simon à la tête des Francs-Tireurs et Partisans, chacun suivant sa vocation pour la cause commune.

Après la Libération, devenus officiers supérieurs, ils siègeront à l’Etat-Major de la Région, et seule la mort les séparera.

Par Duny-Pétré Arnaud
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Samedi 22 janvier 2011 6 22 /01 /Jan /2011 20:43

Troisième partie : La guerre de 1939-1945

 

I.- Le capitaine (1939-1940)

 

La mobilisation de 1939 conduisit le capitaine Pétré au IIe bataillon du 141e RIA où il devait rester jusqu’à l’armistice et à la démobilisation de juillet 1940. Les alpins du IIe bataillon l’ont connu d’abord, dans le brouhaha de la mobilisation, au poste de capitaine adjudant major qu’il tenait auprès du commandant de Bruyer, au lycée de jeunes filles de la rue Thomas. C’est là que sa silhouette élégante, encore vêtue du bleu marine des chasseurs, a commencé à leur être familière, et que sa bonne humeur et son sourire ont commencé à les aider.

Après la marche mémorable de La Bocca à Châteauneuf-de-Grasse (Alpes-Maritimes), le jour même de la déclaration de guerre, il est resté adjudant major pendant les six semaines du séjour sur le «théâtre d’opérations sud-est», comme on le nommait un peu pompeusement, pendant ces temps où le Ie bataillon a pris forme. Au moment du premier départ pour le front, il prenait le commandement de la 6e compagnie, à la place du capitaine Laurent, avec les lieutenants Lavaux, Galy et Sauer, et tous les gradés et hommes pour qui il devint alors, de façon définitive, «le Capitaine».

Après les jours lugubres de Bourcheid, où l’on prend contact avec le froid, la boue, la pluie et bientôt la neige, il commande lors du baptême du feu cette longue marche nocturne de Rorbach (Moselle), par Gros Rederching, le PC du régiment, l’immense ferme de Moronville, PC du bataillon, vers «le front». Deux sections en ligne, deux aux avant-postes, aux deux extrémités du bois sinistre de Mittebruck. Le capitaine lui-même a son PC dans une minuscule et amusante roulotte de berger, qu’il a logée dans une petite haie. Il ne s’y calfeutre d’ailleurs pas ; il y reçoit tous ceux qui passent avec sa gaîté que n’atteignent ni les orages, ni les bombardements. Et il en sort quotidiennement, notamment pour visiter les avant-postes, où sa venue attendue est un réconfort pour tous. Ce séjour s’achève douloureusement par la mort du lieutenant Lavaux, victime de son courage, lors du bombardement du 21 novembre. Après un bref repos à Binig, on remonte en ligne au Bliesbruck, avant le vrai repos mérité.

Quand il était en ligne dans les Basses Vosges, et quand, par amusement, plus que pour tromper l’ennemi, chaque officier et chef de poste reçut un surnom comme indicatif téléphonique, le capitaine Pétré devint «Le rossignol»… Ce surnom était mérité par sa belle et chaude voix, par son inépuisable répertoire de chansons et chansonnettes, par l’entrain qui le poussait si souvent à chanter sur les routes ou en cercle plus restreint. Il était aussi compositeur… et c’est ainsi que, sur un air de rengaine, il improvisa, entre Châteauneuf-de-Grasse et le Blierbruck, le couplet suivant où les anciens du bataillon reconnaîtront quelques souvenirs :

 

Le Capitaine en campagne

 

Il était une fois un Commandant,

Qui, parmi d’autres titres brillants,

Préférait entre mille

C’lui d’baron d’Moronville !…

 

Mais il arriva aussi qu’un de ses lieutenants lui fournit un jour la réplique d’une façon spirituelle avec le couplet suivant :

 

Il était une fois un Capitaine,

Qui partit au front sans trop de peine,

Car, s’il quitta les Postes,

Il prit les avant-postes !…

 

Après les fêtes de Noël passées au charmant village de Garrebourg, au-dessus de la trouée de Saverne, c’est ensuite le départ pour le «grand repos». Tandis que le régiment a son centre à Anizy-le-Château (Aisne) et le bataillon de Lizy, la 6 partage avec la 5 le cantonnement de Merlieux et Fouquerolles. Le capitaine… fait ce qu’il peut pour sa compagnie qui se morfond dans une ferme isolée, se distrait comme elle peut en braconnant, se chauffe comme elle peut, en pillant le bois voisin !

Avril le conduit en Alsace, dans les Basses-Vosges : c’est le printemps de la «drôle de guerre». La compagnie place des kilomètres et des tonnes de barbelés, elle occupe un avant-poste isolé dans la forêt, tout près des Allemands qu’on entend parfois chanter durant leurs travaux semblables. Le capitaine, maintenant flanqué d’un lieutenant polonais en stage, reprend la coutume des visites quotidiennes, jusqu’au jour où il vient annoncer que l’on part pour la Norvège par la Bretagne.

Landivisiau, Plounerventer (Finistère), jours calmes et ensoleillés… et le 16 mai voit l’embarquement à Landernau. Le capitaine et sa compagnie, comme tout le régiment, allaient commencer la vraie guerre. Mais les mois vécus ensemble n’avaient pas été perdus. Ils avaient forgé l’unité de la compagnie, consolidée par son attachement unanime à son capitaine. Mais les événements se précipitent et c’est le retour sur le front de la Somme.

 

Commandant de Buyer 1940

Au 141e RIA, avec le commandant de Buyer qui sera tué en juin 1940.

 

Ham… le nom de cette petite ville de la Somme, ignorée de beaucoup auparavant, est maintenant le souvenir central de «cette guerre». Tandis que ses sections sont lancées dans le brouillard, le long du canal, il passe deux jours dans un petit moulin au bord de l’eau, dans une apparente insouciance. Quand le front se précise, il s’installe dans cette petite villa du Vert Galant, d’où il dirige son secteur. A ce PC, il a communiqué sa note personnelle : toujours ornée de fleurs et remplie de bonne bouteilles judicieusement choisies et dont chaque visiteur, gradé ou non, reçoit sa part. C’est de là que partent les fameuses patrouilles dirigées par le lieutenant Ramel, de là qu’est soutenu ­–grâce en particulier à l’emploi intensif du mortier de 60– le secteur le plus agité, commandé par le lieutenant Sauer ; de là que part la contre-attaque victorieuse du 24 mai en direction du pont de chemin de fer, qui donne les premiers prisonniers.

Notre capitaine en rapporte la citation suivante : «Capitaine au courage tranquille et souriant. Véritable entraîneur d’hommes. Sous un feu violent qui ne cessait de décimer sa compagnie, il saisit le fusil-mitrailleur d’un tireur blessé, et se lance à l’assaut, suivi aussitôt par tous ses soldats, de telle sorte que la position allemande est conquise en quelques minutes».

Le capitaine est toujours sur la brèche; il dirige lui-même les patrouilles exécutées dans les usines et maisonnettes voisines, à la recherche de l’énigmatique «salopard» à qui  l’on attribue avec conviction l’origine des balles qui sifflent sporadiquement aux oreilles. Il continue surtout à maintenir une atmosphère entraînante d’optimisme, de courage et de gaité, de plus en plus précieuse et malaisée à entretenir à mesure que grandit la fatigue et que les nouvelles inquiétantes parviennent jusqu’au front.

Après de brèves heures de transit par Broucy (Somme), c’est de nouveau le canal surveillé à Sommette-Eaucourt (Aisne). La relève tant attendue conduit la 6 à Golancourt où elle espère enfin passer en deuxième ligne, mais d’où le 5 juin commençait la retraite.

Celle-ci débute aux premières heures du 7 juin des abords même de Ham où la compagnie a été appelée au secours du régiment voisin. Le capitaine, malgré une très forte contusion de la jambe, dirige la marche vers Rozavoine, où la compagnie passe la journée en ligne, en surveillant avec inquiétude la lisière toute voisine des bois qu’occupent déjà les Allemands que signalent les détonations et les fusées. Ce sont ensuite les étapes d’une marche harassante, presque toujours nocturne. La première à travers les flammes de Lagny; la nuit de Crépy-en-Valois où l’on frôle la catastrophe, et où la compagnie, capitaine en tête, armes prêtes à faire feu, contourne de près le village occupé par l’ennemi; le Bois du Roi où la mort du commandant de Buyer lui enlève pour une nuit son capitaine qu’elle est si heureuse de retrouver le lendemain matin ; la terrible étape de la Marne et la suivante à peine moins épuisante ; les journées de Sully-sur-Loire, où après un bref sursaut, l’espoir s’effondre à l’annonce de la demande d’armistice ; les dernières étapes dans l’épuisement, où la compagnie reste cependant groupée, marchant toujours en ordre et en bloc, prenant toujours position sur chaque rivière. Dans ces jours difficiles, elle a trouvé son chef toujours égal à lui-même, encore maître de lui, dans les moments les plus démoralisants et les plus catastrophiques, maintenant, non par des discours, mais par sa simple attitude, cette atmosphère de courage et de confiance qui était sa meilleure récompense.

 

II.- Le président de l’amicale

 

Pétré, en 39-40, avait été le capitaine de la 6. Son dynamisme et son entrain avaient répandu son renom dans tout le deuxième bataillon. Dès l’automne 40, il devenait pour tous les anciens du régiment le président de l’Amicale des anciens du 141e RIA.

Le colonel Granier le choisissait pour ce poste de confiance, comme le plus apte à regrouper tous les anciens, de par la sympathie qu’il inspirait à tous, bien au-delà des limites de son unité, et pour le dévouement qu’il était prêt à donner à cette tâche. De ce fait, la journée inaugurale, commencée par la messe, où l’Eglise des Réformés était remplie, continuée par l’inauguration de la rue du 141e qui devait être paradoxalement victime de la Libération, a laissé le souvenir d’un véritable triomphe.

Dans les mois qui suivirent, les Marseillais qui venaient chaque dimanche à l’Amicale, avaient plaisir à le voir si souvent au milieu d’eux. Les «étrangers» de passage à Marseille savaient qu’ils seraient toujours bien accueillis à l’appartement de la «rue Puget». Les camarades en difficulté savaient qu’ils ne faisaient jamais appel en vain à son cœur, et qu’il ne ménageait ni sa peine, ni son temps, ni même ses deniers pour secourir ceux qui en avaient besoin. Et les membres successifs du bureau de l’amicale savaient qu’ils possédaient en lui le président rêvé, celui qui ne se contente pas de présider, mais qui est l’âme vivante d’un vaste corps. On savait bien qu’il n’était pas simplement le rédacteur en chef, mais le rédacteur presque unique de l’Alpin. Il n’était écrit nulle part, mais il était évident aux yeux de tous qu’il était le président à vie.

 

 

200 Jean Pétré et Blum

Jean Pétré et M. Blum qui mourra au camp de Buchewald, se rendent au siège de l'amicale du 141e RIA.

 

L’atmosphère de l’amicale n’a jamais été défaitiste. Dès le printemps 1941, plusieurs parmi nous, notamment ses trois lieutenants, savaient que l’amicale n’était pas seulement une amicale, mais qu’elle était aussi une façade commode pour camoufler un bataillon clandestin, destiné à renforcer le 43e RI cantonné à Marseille tant qu’il y eut une zone libre. A partir de l’occupation totale, beaucoup d’autres, devant la menace du TO, se sont spontanément tournés vers lui comme vers le chef naturel en qui ils pouvaient avoir une confiance totale. Ils l’ont suivi dans les voies de la Résistance jusqu’en ce jour de juillet 1943 où la Gestapo devait mettre une fin, heureusement temporaire, à ses activités.

 

III.- Le résistant et le déporté

 

La résistance de Jean Pétré s’est étendue bien au-delà des limites de l’Amicale du 141e RIA. Avec son meilleur ami, le colonel Simon (actuellement commandeur de la Légion d’Honneur et Compagnon de la Libération), il organise la Résistance dans le Sud-Est. Dès 1942, il fonde les premiers maquis des Alpes. Les liaisons sont assurées par son neveu, le lieutenant Pierre Duny-Pétré, récemment évadé d’Allemagne, entre les combattants clandestins et l’état-major de l’Armée Secrète à Marseille.

Grâce à quelques parachutages d’armes assez fructueux quoique trop rares, les troupes d’occupation italiennes et allemandes sont bientôt tenues en échec et se voient interdire l’accès des massifs montagneux. C’est au cours de ces combats que le capitaine Pétré est nommé successivement chef de bataillon, puis lieutenant-colonel.

Au début de juillet 1943, la Gestapo de Marseille prépare une opération de police afin d’investir le siège de l’amicale du 141e RIA, rue Frédéric Chevillon. C’est ainsi qu’elle capture par surprise plusieurs «suspects», dont Jean Pétré, dont elle ne connaît heureusement ni le rôle exact, ni l’envergure.

 

Ernest Dunker dit Delage

Photo anthropométrique d'Ernest Dunker-Delage qui arrêta à Marseille puis tortura le colonel Pétré. Il est l'auteur du fameux rapport Flora sur la Résistance (voir plus loin). Condamné à mort le 24 février 1947 par le tribunal militaire de Marseille, Dunker-Delage fut exécuté le 6 juin 1950. Le procès-verbal de son interrogatoire par le colonel Pétré après la Libération, figure dans ce blog, dossier "Crimes de guerre ennemis, documents d'enquête".  

 

Après plusieurs jours de tortures, passés à la prison Saint-Pierre ainsi qu’au tristement célèbre n° 425 de la rue Paradis, le colonel Pétré qui n’a pas desserré les dents, est envoyé à la maison d’arrêt de Fresnes pour y être jugé et condamné à mort. Par miracle, il est bientôt «recruté» afin d’aller grossir un contingent de déportés que l’on achemine vers le camp de Buchenwald. Cela le sauve du poteau d’exécution.

Les camps de la mort n’ont pas raison de son éternel optimisme. Malgré l’épuisement physique, il devient célèbre par sa façon de «remonter» le moral de ses camarades désespérés. Mais près de deux ans s’écoulent ainsi, tandis que la guerre continue. En avril 1945, une patrouille motorisée américaine s’aventure jusqu’aux abords du camp de concentration, jetant l’affolement parmi les Allemands. Le colonel Pétré, toujours à la tête de ses hommes, véritables fantômes décharnés, se lance inopinément sur les sentinelles du camp, s’empare des armes et ouvre un passage aux troupes alliées.

 

FIL DE FER BARBELÉ BUCHENWALD 2 crop

Fil de fer barbelé du camp de Buchewald.

 

C’est alors la Libération. Le colonel Pétré organise aussitôt le rapatriement de ses camarades les plus affaiblis. Le typhus, hélas, en fauche des centaines par semaine. Il est le dernier de son camp à rentrer en France. Il pèse 46 kilos.

 

Par Duny-Pétré Arnaud
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Samedi 22 janvier 2011 6 22 /01 /Jan /2011 20:42

Quatrième partie : La Libération et l’après-guerre

 

I.- Le retour à Marseille

 

Cependant, L’Amicale des anciens du 141e RIA vivait toujours, pensant à lui avec une affection mêlée d’inquiétude, jusqu’au jour où la presse nous apprit sa libération. On devine l’accueil qui lui est fait lors de son arrivée à Marseille où la légende s’était déjà emparée de lui. Il est de toutes les réunions, de tous les congrès, de toutes les présidences d’anciens combattants, d’anciens maquisards, d’anciens déportés. Entre-temps, on le charge même de diriger la recherche de crimes de guerre dans la région du Sud-Est.

 

Massalia 1

      La une du journal Massalia du 28 avril 1945 annonçant le retour à Marseille de Jean Pétré.

 

Pour ceux qui l’ont revu, combien amaigri mais toujours aussi vivant, dans ses retrouvailles qui furent un triomphe chaleureux et mérité, il est redevenu… le Président, comme si rien ne s’était produit, ou plutôt environné d’une auréole nouvelle. Les crimes de guerre ne l’ont occupé qu’un temps. Les présidences et vice-présidences, 17 si nos souvenirs sont exacts, se sont progressivement raréfiés, car il n’était pas homme à les poursuivre, ni encore moins à s’y accrocher.

Il atteignait la retraite sur le plan professionnel, il restait le président de l’amicale, aimé et respecté. Si sa présence à Marseille diminuait au profit du Pays Basque, si l’amicale inévitablement avec les années, faisait moins de bruit et de volume, elle vivait toujours avec lui, et on peut le dire, en grande partie de lui. C’est dire ce qu’elle a perdu avec sa disparition et aussi combien elle est heureuse de pouvoir lui rendre cet hommage.

 

Président de la République Auriol

 

Président de la République Auriol 2

 

Pétré Auriol La Marseillaise

Le 21 septembre 1947, le Président de la République Vincent Auriol remet au colonel Pétré le drapeau de la Fédération des Bouches-du-Rhône des Internées et résistants patriotes (journal La Marseillaise du 22 septembre 1947).

 

II.- L ‘appel de la terre natale

 

Comme la plupart des Basques, Jean Pétré ressent de plus en plus nettement l’emprise de son pays d’origine, à mesure qu’il avance en âge. Certes, il se plaît bien à Marseille, entouré de la chaude sympathie de ses nombreux amis. Mais, en vue de sa retraite prochaine, il rêve d’organiser sa vie de telle sorte qu’il passera l’été au Pays Basque et l’hiver à Marseille.

Il est profondément impressionné par l’attitude de ses deux sœurs qui se sont retirées définitivement à Saint-Jean-Pied-de-Port. Ses séjours dans cette localité se font de plus en plus fréquents. Il faut avoir vu sa joie et son émotion chaque fois qu’il retrouve sa vieille rue d’Espagne. Il faut l’avoir entendu prononcer alors, en langue basque, une des phrases favorites de son père, et qui prend aujourd’hui l’aspect d’une devise : «Hemen ahatik, denek badakite nundik atheratzen giren !» Ici au moins, ils savent tous d’où nous sortons !

Enfin, lui le célibataire endurci, aspire à une vie familiale. Son neveu et fils adoptif a épousé une jeune basquaise. Quelques années plus tard, on s’aperçoit que notre colonel collectionne avec amour, les premières lettres enfantines de son filleul Arnaud Jean Duny-Pétré.

Ceux qui l’ont fréquenté pendant les dernières années de sa vie ont pu assister à la troublante métamorphose d’un homme qui sentait confusément en lui une poussée irrésistible vers la maison ancestrale. C’est que cette ultime transformation arrive après une impressionnante série de personnalités, toutes bien marquées, qui se sont succédé en lui pendant sa vie, et dont voici brièvement les principales.

L’enfant du Pays Basque, au regard fier, qui délaisse hardiment sa gangue de paysan ; le dilettante, assoiffé d’art et de culture littéraire, de telle sorte qu’il est à la fois postier et écrivain ; le capitaine que révèle la mobilisation et la campagne de 1940 ; le résistant, luttant dans l’ombre de la clandestinité, avec une foi inébranlable dans la victoire ; le déporté, patriote et martyr, épuisé physiquement, mais toujours invaincu ; le colonel abondamment décoré, élégant et distingué, président de l’amicale du 141e RIA ; enfin le Basque sexagénaire, un peu las, qui a ressenti l’appel tardif mais impérieux de son pays natal.

 

Commandeur de la Légion d'honneur

Marseille le 14 juillet 1957, le général Grossin remet au colonel Jean Pétré la cravate de Commandeur de la légion d'honneur.


Ainsi le circuit se referme. Vers la fin de sa vie, sans pourtant se douter que sa mort approche, Jean Pétré recherche de plus en plus la solitude tranquille de ses montagnes navarraises. Il projetait de se retirer dans une ferme, à la campagne, parmi les paysans et les troupeaux. Il se rendait tous les ans sur la tombe de ses ancêtres, dans le petit village de Çaro. Il voulait faire transformer la tombe familiale de Saint-Jean, afin de lui donner l’aspect d’une vraie tombe basque. Les croquis et les plans étaient déjà prêts.

Mais il était trop tard. Le colonel Pétré est mort avant d’avoir pu redevenir aux yeux de tous, le Basque qu’il avait cependant toujours été dans le plus profond de lui-même. Son pays natal l’a repris et enseveli.

Son activité débordante devait avoir raison de sa santé. Malgré une apparence très jeune, il ressentait intérieurement des malaises de mauvais augure, mais il était habitué à en rire. «Il plaisantait même quand il était en train de crever à Buchenwald !», disaient de lui ses compagnons enthousiasmés. Mais on ne plaisante pas impunément avec sa santé. Terrassé par une congestion cérébrale, le colonel Pétré s’est éteint chez lui, le 7 avril 1959, dans l’antique maison basque où il avait vu le jour, à Saint-Jean-Pied-de-Port.

Personne ne l’aura vu vieillir. Suprême coquetterie ?… Il est probable qu’un tel homme n’aurait jamais pu supporter, sans souffrir atrocement, le spectacle de sa propre décrépitude. C’est d’ailleurs ce que laisse entrevoir l’épitaphe suivante, écrite en langue basque, peu après son décès :

 

Hemen datza,                                                Ici repose

Orai hotza,                                                     Maintenant froid,

Lehen gaitza,                                                 Grand autrefois

Pétré koronelaren bihotza.                            Le cœur du colonel Pétré

 

Hun gerlari,                                                    Bon guerrier

Maitagarri,                                                     Digne d’être aimé

Hil gaztegi :                                                    Mort trop jeune :

Zahartusanik etzien nahi.                              La vieillesse ne lui convenait pas.

 

                                                           Piarres Hegitoa, 1959/4/20

 

III.- La mort et les obsèques

 

Le colonel Pétré se trouvait dans sa famille, dans sa vieille maison familiale qui l’avait vu naître, rue d’Espagne à Saint-Jean-Pied-de-Port, quand il est mort, victime d’une tension artérielle trop longtemps négligée, le 7 avril 1959.

«Soudain, a écrit Monseigneur Gouyon, il a été pris d’une congestion cérébrale, suivie d’une paralysie progressive de la partie gauche, puis de la partie droite du corps. Il est tombé rapidement dans le coma. Il semble avoir beaucoup souffert et s’être débattu violemment contre la mort. Quand je suis allé le voir, avant la mise en bière, son visage était ravagé par la douleur, mais calme».

Les obsèques ont eu lieu le 10 avril. Les journaux Sud-Ouest, Basque-Eclair, La France, les ont relatés en ces termes dont voici des extraits.

«Après la cérémonie religieuse, nous avons remarqué dans le cortège qui conduisait la dépouille mortelle du Colonel Pétré jusqu’au caveau familial, outre de très nombreux amis du défunt et des familles en deuil, les représentants de la municipalité Saint-Jeannaise, les drapeaux de la Résistance PTT de Marseille, Résistance PTT de Paris, de l’UNADIF (Union nationale des associations de déportés, internés et familles de disparus) et de la FNDIRP des Basses-Pyrénées (Fédération nationale des déportés, internés, résistants, et patriotes), des Anciens combattants 1914-1918 et 1939-1945 de Saint-Jean-Pied-de-Port.

Le colonel Simon de Marseille, Commandeur de la Légion d’honneur, Compagnon de la Libération, portait sur un coussin les décorations de son ami. Nous avons noté également la présence du professeur Balansard, de la Faculté de médecine de Marseille ; de Me Giocanti, avocat au barreau de Marseille ; de M. Jourdan, Directeur des PTT de Paris; de M. Louis Sagardoy, industriel à Marseille ; de M. Violette, secrétaire général de résistance PTT de Paris, détaché au ministère ; de M. le directeur régional des PTT; de MM. Cabillon et Fouladoux, de l’UNADIF ; de MM. Pucheu, Arana et Rivière, de la FNDRIRP des Basses-Pyrénées ; des représentants du commissariat de police de Dax et diverses délégations de Marseille, Bordeaux et Paris.

Au cimetière, M. Jourdan, Président national de Résistance PTT a, en quelques mots, exalté la personnalité si attachante du disparu, les vertus qu’il incarnait, et lui adressa l’émouvant adieu de tous ses compagnons.

Le Pays Basque peut s’enorgueillir d’avoir produit un homme de cette valeur, dont le courage égalait la modestie et la grandeur d’âme».

 

Obsèques Sud Ouest

Compte-rendu dans le quotidien Sud-Ouest du 17 avril 1959.

 

Allocution de Mgr Gouyon

Monseigneur Gouyon, après avoir donné l’absoute, a prononcé l’allocution suivante, où nous retrouvons l’amitié si chaude qui entourait, au IIe bataillon, celui qui était alors le «capitaine» Pétré.

« Mes bien chers frères,

Notre condition de chrétiens nous invite à contempler les réalités spirituelles et à nous consoler par l'espérance du jour où il nous sera donné de nous retrouver dans le partage des mêmes récompenses divines : elle n’abolit pas ces sentiments d’attachement et d’affection qui nous unissent sur la terre. Demeurent légitimes les regrets, les tristesses, les larmes. Devant le tombeau de son ami, Lazare, Jésus Lui-Même n’a pas craint de pleurer.

C’est la mort d’un ami auquel m’unissaient et unissaient quelques-uns des membres de cette assistance, les plus tragiques comme les plus exaltants souvenirs, qui m’amène aujourd’hui parmi vous, alors que je pensais venir en de toutes autres circonstances et reconnaître au premier rang de ceux qui m’accueilleraient, ce compagnon très cher que fut pour moi le colonel Jean Pétré, Commandeur de la Légion d’honneur.

Pour ce pays qu’il avait quitté très jeune, il était devenu un inconnu. Mais si l’homme se révèle dans les conjonctures exceptionnelles, nous qui avons vécu les heures angoissées de la guerre 1939-1940 dans ce qu’elles eurent de plus dramatiques, nous pouvons porter témoignage.

Ce témoignage sera d’abord celui d’un inégalable courage. Face à un ennemi auquel son nombre et son armement conféraient une supériorité écrasante, nous l’avons vu résister avec une obstination et une force d’âme qui rendaient son exemple contagieux. Lucide au milieu du combat, il était le point d’appui inébranlable autour duquel les unités voisines se regroupaient et conservaient leurs positions. Aussi bien, lorsque commença la longue retraite de juin 1940, put-il maintenir intacte sa compagnie et la mettre en ligne chaque soir, pour remplir les missions de sacrifices qui lui étaient demandées.

Aux jours sombres de l’armistice, il garda sa foi dans les destinées de la patrie, et dès le premier jour, il se manifesta comme un partisan de la Résistance dont il devait devenir un des héros. Très vite, nous recevions de lui les lettres les plus audacieuses. Et sur l’ordre de ses chefs, il réorganisait dans la clandestinité ce régiment si cher à son cœur et dont il voulait faire un instrument de victorieuses conquêtes.

 

Affiche contre graffiti à Marseille

Affiche du préfet de Marseille contre les inscriptions et graffitis réalisés par la Résistance.

 

L’ennemi ne pouvait pas ne pas découvrir des activités si multiples et si dangereuses pour sa sécurité. Ce fut l’arrestation, la torture affreuse, sous laquelle cependant, il eut assez de force pour ne livrer aucun de ses amis, et la longue déportation au camp de concentration. Sa force d’âme unique lui permit de surmonter cette terrible épreuve. Il revint pour participer à ce triomphe dont il avait été un des plus généreux artisans.

Sa physionomie respirait la sympathie. Son dévouement, son désir de rendre service, qui lui avaient valu d’être adoré de ses hommes dont il partageait sans cesse fatigues et dangers, le désignaient pour faire se retrouver dans une association florissante les anciens de notre 141e d’Infanterie alpine. Il fut donc le fondateur et le président très aimé de notre amicale.

Le mois dernier paraissait encore un numéro du bulletin qui maintient la liaison entre nous. En le feuilletant, je retrouvais des noms connus et je sentais comme il était pour tous le lien et le symbole de l’amitié. Il prenait sa part de tous nos deuils comme de toutes nos joies. Lors de mon sacre, il était à la tête d’une délégation de camarades qui avaient voulu m’apporter le réconfort très doux d’une affectueuse présence. Il y venait lui, d’autant plus spontanément qu’avec discrétion et efficacité, il avait jadis aidé mes efforts d’aumônier du bataillon, ne manquant jamais de se trouver au premier rang de ceux qui, par leur participation à nos offices improvisés, tenaient à donner le témoignage d’une foi toujours vivante.

Mon arrivée dans ce diocèse lui avait été une joie. Il me l’avait exprimée à maintes reprises et il écrivait encore à nos camarades le plaisir qu’il avait à évoquer leur souvenir dans de longues conversations avec celui qu’il appelait gentiment «son» évêque.

Mon cher Pétré, ce qui était en effet notre joie commune devient pour moi aujourd’hui un douloureux privilège. Vous ne doutez pas que la peine me soit unanimement partagée. Mais ce devoir de fidélité que vous n’avez pas cessé de nous rappeler trouvera en nous des hommes prêts à l’accomplir. L’Eglise au nom de laquelle je viens de recevoir votre dépouille, est l’école du souvenir. Elle n’oublie jamais ses enfants. La prière qui va monter pour vous vers le ciel dans un instant, elle n’est que le commencement de cette longue imploration qui unira dans son élan les noms toujours aimés de nos camarades disparus.

La mort qui vous a frappé à l’improviste sans vous permettre, comme à la guerre, de rassembler vos forces pour engager le combat, est le rappel de notre condition et le signe que les immenses désirs qui animent nos cœurs appellent une autre patrie. Que Dieu vous donne son repos et, avec la grâce de sa miséricorde infinie, toutes les ombres de ce monde s’étant dissipées, la joie de le reconnaître, Lui le principe de toute générosité, de toute fidélité, de tout véritable amour ».

Par Duny-Pétré Arnaud
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