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20 juillet 2010 2 20 /07 /juillet /2010 11:09

 

La Résistance en Provence

 


Jean-Marie GUILLON

Texte publié dans la brochure
Congrès national de l’ANACR, Marseille, 14-16 novembre 2008,
p. 13-18.

La Résistance en Provence est méconnue, en dépit des très nombreux témoignages d’acteurs de premier plan qui ont contribué à sa création et à son développement (Henri Frenay, Claude Bourdet, Daniel Mayer, Chevance Bertin, Guillain de Bénouville, Marie-Madeleine Fourcade, etc.). Sans doute les stéréotypes qui collent à la région – de Tartarin à Pagnol – sont-ils pour quelque chose dans cette ignorance ou cette sous-estimation. Or la Résistance en Provence a joué un rôle plus grand qu’on ne le croit généralement.

 

Première étape : l’été 1940

Comme ailleurs, l’été 40 est le moment de la confusion la plus extrême, des illusions (sur la paix proche), du soulagement (l’occupation est évitée), de l’afflux des réfugiés dans la nasse marseillaise. Les appels du général de Gaulle sont connus, au moins par la presse quotidienne qui publie presque intégralement celui du 18, et l’impact n’en est pas négligeable, même si Mers-El-Kébir et la popularité du Maréchal contribuent largement au succès premier du régime de Vichy. Cependant sept parlementaires provençaux ont été parmi les « 80 » : les socialistes Henri Sénès, sénateur, président du Conseil général du Var, Joseph Collomp et Michel Zunino, députés et maires de Draguignan et La Garde (Var), Félix Gouin, député-maire d’Istres (Bouches-du-Rhône), Louis Gros, sénateur-maire d’Avignon, plus l’ancien garde des Sceaux René Renoult, sénateur radical-socialiste du Var, et Jean Hennessy, député “Gauche indépendante” des Alpes-Maritimes.

S’il n’y a pas encore de résistance organisée, quelques initiatives précoces apparaissent avec, entre autres, le capitaine Frenay qui recrute ses premiers compagnons dans les casernements de Marseille et de Fréjus ou des militaires polonais qui jettent les bases d’organisations d’entraide - autour de la Croix rouge polonaise - et de renseignement (futur réseau F2). Du côté des communistes, très désorganisés depuis l’interdiction du PC, le retour des démobilisés permet la relance de l’activité clandestine, non sans confusion puisque deux “directions” sont en concurrence à Marseille dans l’été 40.

 

Emergence de la Résistance organisée (automne 1940-automne 1941)

Montoire et la mise en place de la Révolution nationale ouvrent les yeux, même si le voyage du Maréchal à Marseille et Toulon (3-4 décembre 1940), avec déploiement de l’armée d’armistice, entretient l’illusion de son « double jeu » et, plus encore, le renvoi de Laval peu après. Pourtant l’opinion évolue rapidement et, au cours de l’année 1941, les fractures décisives s’ouvrent. Les jeunes, étudiants, lycéens ou apprentis de la Marine, sont très vite critiques. L’écoute de la BBC est généralisée et ses mots d’ordre commencent à avoir quelques répercussions (campagnes des V au printemps 1941).

Marseille est alors la “capitale” de la Résistance organisée en zone non occupée, bien relayée par Nice et les localités du littoral. C’est le long de la ligne de chemin de fer principale, à partir des villes qu’elle dessert, que la Résistance organisée se diffuse. Elle est fragile, souvent imprudente, en tout cas inexpérimentée, limitée à quelques milieux (officiers, prisonniers évadés, réfugiés de la zone occupée ou d’Alsace, démocrates-chrétiens, francs-maçons, socialistes, communistes, etc.) et à quelques pratiques (recopiage de tracts diffusés par la poste, propagande orale, graffitis, papillons tamponnés ou polycopiés avec du matériel de fortune, renseignements). Des embryons d’organisation se mettent lentement en place : MLN, Liberté, groupes du général Cochet, catholiques de La Voix du Vatican (Avignon/Marseille), noyaux socialistes (autour d’élus comme Félix Gouin), en contact avec l’un des premiers envoyés de Londres, le capitaine Fourcaud, premiers réseaux souvent confondus avec les groupes précédents (le franco-polonais F2 notamment et les premiers contacts du SOE). Les communistes, fractionnés en noyaux repliés sur quelques lieux d’implantation ouvrière ancienne, sont infiltrés par la police et régulièrement décapités par la répression au niveau de la direction régionale entre octobre 1940 et mars 1941. Avec l’OS (Organisation spéciale), ils ont fondé leur reconstitution sur les jeunes que Pierre Georges, le futur “Fabien”, est venu réorganiser, avant que son successeur Jean Mérot ne soit arrêté et condamné à mort (puis gracié) par le Tribunal maritime de Toulon. De leurs côtés, les communistes étrangers s’organisent de façon autonome, alimentés en cadres par les évasions du camp des Milles. Marseille est le point de chute de la direction du PCE, puis, surtout, de celle du PCI, et la plaque tournante de leurs filières, notamment vers la Suisse. Les initiatives plus ou moins spontanées caractérisent encore cette période où les partisans du combat cherchent surtout à quitter la métropole.

Tout un pan d’activité, semi-légale et illégale, tourne autour de l’aide aux réfugiés, antinazis, intellectuels menacés, juifs et étrangers. Là aussi, Marseille joue un rôle essentiel comme centre des organisations caritatives juives et protestantes, souvent d’origine suisse ou américaine, point de départ de filières vers l’Espagne comme celle du Comité américain de secours de Varian Fry, lieu de repli pour ceux que les nazis menacent (comme les “gauchistes” qui fondent l’entreprise coopérative Croc’Fruit). Cette activité d’assistance fait souvent la transition avec la Résistance organisée.

Toutes ces actions sont facilitées par les complicités de fonctionnaires, y compris dans la police. Cependant l’essentiel de l’appareil d’Etat joue encore le jeu de Vichy. Sous Darlan et avec la radicalisation du régime, la répression s’étend à partir du printemps 1941 à la résistance non communiste. L’automne 1941 surtout marque une étape importante dans la clarification des attitudes après les arrestations opérées à Marseille, Toulon et Nice. Celles-ci, à l’initiative des services spéciaux du régime (ceux du contre espionnage de Paillole dont les bureaux sont à Marseille), déciment un petit monde résistant qui forme un ensemble encore flou qui mêle le MLN, Liberté, F2 et les réseaux du SOE dont Marseille est l’un des points d’appui nationaux.

 

Mouvements et réseaux (automne 1941- automne 1942)

C’est alors que Libération, regroupant syndicalistes et socialistes méfiants vis-à-vis du MLN jugé trop à droite, démarre vraiment, puis Franc-Tireur qui rassemble de fortes individualités. Le MLN fusionne avec Liberté pour devenir Combat, regroupant ici des francs-maçons aussi bien que des catholiques, des socialistes tout autant que des officiers d’active, des fonctionnaires, parfois haut placés, mais aussi des membres des professions libérales. Les uns et les autres absorbent des groupes isolés, s’étendent aux petites villes, se greffent sur la tradition républicaine de la région. Les réseaux, surtout britanniques, se diversifient, réseaux discrets - toujours mal connus - de l’IS ou, surtout, nouveaux réseaux du SOE. Par leur intermédiaire, les Britanniques tentent d’organiser un pôle de résistance qui échapperait au gaullisme. Ils s’appuient sur le réseau Carte du peintre André Girard installé à Antibes. Par lui, passe une grande partie des liaisons maritimes par felouques à équipage polonais qui débarquent ou embarquent, en 1942, dans l’Estérel et les calanques de Cassis, agents et matériel destinés à la France entière et personnalités dont Londres a besoin (d’Astier, Frenay, de nombreux militaires polonais, les animateurs du poste Radio-Patrie, chargé de concurrencer les émissions gaullistes). Le réseau Carte, artificiellement gonflé, ne fera illusion que quelques mois. D’autres réseaux, comme Alliance de Marie-Madeleine Fourcade (créé par des dissidents de Vichy issus de l’extrême droite nationaliste), F2 et ses diverses branches, le réseau Pat, spécialisé dans l’évasion de militaires britanniques, etc. resteront actifs jusqu’à la Libération en dépit des lourdes pertes qu’ils subiront. Les communistes français sortent de leur période d’apprentissage de la clandestinité, avec un appareil cloisonné, la réintégration des militants étrangers sous leur contrôle, et, afin de rompre leur isolement, le lancement du Front national en direction des milieux bourgeois, intellectuels et non communistes. Peu après, grâce à l’expérience des anciens de la guerre d’Espagne, souvent d’origine étrangère, sont créés les premiers groupes FTP.

L’opinion est, pour l’essentiel, hostile au pouvoir, surtout après le retour de Laval à la tête du gouvernement. Mais, dès avant, les manifestations de rues ont refait leur apparition avec la vague spectaculaire et plus forte qu’en aucune autre région des protestations de ménagères pendant l’hiver 1941-1942 (La Ciotat, région toulonnaise, etc.), puis les imposantes manifestations patriotiques du 14 juillet (surtout à Marseille où deux manifestantes sont tuées par le PPF). Avec les rafles de Juifs étrangers, les organisations d’assistance mettent en place des filières vers des refuges dans les Alpes et les Cévennes.

Sous l’impulsion de Jean Moulin, originaire de Provence, parachuté près des Alpilles dans la nuit du 1er janvier 1942, les mouvements de zone Sud se rassemblent derrière le général de Gaulle et rapprochent leurs positions jusqu’accepter de les coordonner, avant de fusionner dans les MUR. Des Groupes francs sont mis sur pied par les mouvements dans l’été 1942, tandis qu’autour du général Giraud, réfugié dans la région après son évasion d’Allemagne, on spécule sur un débarquement en Méditerranée. Mais alors, le centre de gravité de la Résistance en zone non occupée s’est déplacé vers Lyon où siègent les principales directions clandestines, à commencer par la “Délégation” créée par Jean Moulin.

 

Une résistance généralisée (automne 1942-printemps 1944)

Avec les réquisitions de main-d’oeuvre pour l’Allemagne (sensibles à partir de la fin 1942, date des premiers départs au titre de la relève “obligatoire”, et surtout avec le STO entre mars et août 1943) et l’Occupation, la Résistance essaie de canaliser le mouvement de refus, massif, qui disperse dans les zones rurales et montagneuses des centaines de jeunes gens. Le maquis lui donne donc une importance numérique, un ancrage rural, une assise juvénile et populaire qu’elle n’avait guère auparavant. Les premiers maquis de la région sont créés, soit par des réfractaires aidés par quelques résistants, soit par l’organisation FTP qui cherche à compléter les groupes de guérilla urbains (premiers camps en février-mars 1943, au nord de la région, dans le Ventoux, et, au sud, près du littoral, dans les Maures). Ces premiers maquis sont souvent camouflés par des chantiers forestiers. Le phénomène s’étend au printemps et recouvre l’ensemble des Alpes du Sud. Les MUR suscitent des filières et mettent sur pied un Service maquis spécifique. La plupart de ces maquis, qui ne sont pas armés, sont destinés à intervenir au moment du débarquement. Seuls les maquis FTP entreprennent aussitôt sabotages et attentats contre les installations industrielles ou électriques et contre le réseau ferré. Ces actions sont parallèles à celles des détachements urbains souvent formés par des éléments des FTP-MOI. Italiens, Arméniens, Juifs étrangers, Roumains, Bulgares, Espagnols forment les groupes de combat, qui, à partir de Marseille, donnent naissance à la “compagnie Marat”. Dans cette ville, commencent en novembre 1942 des attentats parfois spectaculaires qui visent les lieux fréquentés par les troupes d’occupation (ce qui permettra aux occupants, avec la complicité de Vichy, de justifier la destruction du quartier du Vieux Port), mais, à Nice, Arles et Toulon, cet exemple fait tâche d’huile. Les communistes italiens jouent un rôle essentiel dans la mise sur pied de ces groupes et le démarrage de ces actions, avant de glisser en Italie, à la suite de la direction du PCI qui s’y déplace en 1943. De leurs côtés, les GF des MUR réalisent également des opérations dans toute la région, en particulier contre les collaborateurs et le matériel ferroviaire de la Wehrmacht.

La Provence - la R2 - est considérée par Frenay comme la région modèle pour les MUR durant le premier semestre de 1943. Combat, le plus important des trois mouvements, en fournit l’ossature. Son chef, Chevance Bertin, préside le directoire régional. Les MUR mettent en place de nombreux services (NAP, Service social, SR, Service maquis, etc.), en plus de l’AS, soit peu à peu une sorte de contre-Etat clandestin, appuyé sur des fonctionnaires (Ponts et Chaussées, PTT, enseignement, police, etc.) et des employés communaux qui représentent une partie notable de leur base. Ils sont plutôt implantés dans certains milieux politiques (socialistes surtout) ou spirituels (francs-maçons, catholiques de Témoignage chrétien). Les réseaux de renseignement ou d’action anglais, sont désormais complétés par de très nombreux réseaux d’obédiences diverses (gaulliste comme Gallia, Ajax, Tartane-Masséna, Côtre, Goelette, Brutus, etc., américaine, soviétique, giraudiste). Les Services spéciaux de Vichy et une partie de l’armée (qui se retrouve dans l’ORA) se veulent le prolongement de l’armée d’Afrique et ont basculé dans la Résistance. Ils bénéficient de liaisons par sous-marins (presqu’île de Saint-Tropez de février à novembre 1943). Le PC est désormais à la tête d’un ensemble dynamique et très cloisonné qui couvre l’interrégion EF (soit la Provence plus le Gard). Des militants politiques ou syndicaux confirmés ou de jeunes promus, les uns et les autres souvent évadés des camps d’internement, fournissent un encadrement que les “chutes” et les mutations modifient rapidement. Provenant donc de régions plus ou moins voisines, celle de Lyon notamment, de futurs dirigeants de l’après-guerre (le Lyonnais Julien Airoldi, le Toulousain Jean Llante, le syndicaliste André Lunet, etc.) assument des responsabilités dans l’une ou l’autre des branches de l’organisation.

Avec la CGT réunifiée en avril 1943 et les premiers comités de coordination de la Résistance (celui du Var dès le printemps 1943, ce qui en fait l’un des premiers de France), la marche vers une unité toute relative des forces clandestines est entamée. Le rapport de force est favorable au début aux mouvements non communistes, mais les socialistes résistants, menés par Gaston Defferre Denvers, commencent à s’inquiéter de leur marginalisation, bien que les socialistes aient fourni aux MUR une grande partie de leur encadrement régional. Ils accélèrent la reconstitution du Parti socialiste en 1943 et ambitionnent de le doter de structures résistantes autonomes à partir du réseau Brutus et des Milices socialistes.

La connivence avec le maquis est plus répandue dans la population que l’hostilité. Même si l’on est inquiet, l’on ne parle pas. À partir du moment où la répression se durcira, les obsèques de maquisards tués serviront de prétexte à autant de manifestations d’unanimisme résistant. La Milice est un échec d’emblée, même si les pouvoirs qu’on lui attribue lui donnent des capacités de nuisance réelles. C’est dans le “milieu” ou dans le sous-prolétariat, parmi les jeunes dévoyés, que les occupants et leurs auxiliaires, PPF ou miliciens, trouvent leurs principaux agents.

Depuis novembre 1942, la IVe Armée italienne occupe l’essentiel de la région (hors le coin sud-ouest qui s’étend d’Avignon à La Ciotat), mais les principaux coups contre la Résistance sont portés par le Sipo-SD de Marseille, installé au 425 de rue Paradis, qui supervise les antennes des principales villes provençales. Plus que la délation qui est rare, la trahison est son auxiliaire le plus efficace. Entre mars et mai 1943, celle du secrétaire de Chevance Bertin, Multon Lunel, est l’une des bases de l’arrestation de 122 cadres des MUR et de la fuite de plusieurs autres identifiés au cours d’une action de répression dirigée par le gestapiste Dunker Delage et conclue par le fameux rapport Flora. Le directoire régional doit être reconstitué par des Varois - dirigé par Henri Sarie, futur préfet du Var - avant que Max Juvénal Maxence, avocat socialiste aixois, ne soit désigné à sa tête en octobre.

L’automne 1943 est une césure importante à plusieurs titres : effondrement italien et occupation totale de la Provence par les Allemands, début des bombardements (Istres, Toulon, Cannes, etc.), opérations antimaquis directement menées par la Wehrmacht et ses auxiliaires français de l’Abwehr (groupes Brandenburg) souvent confondus avec la Milice. Mais surtout la période marque un changement de rapport de force au sein de la Résistance elle-même. Les MUR restent le pôle dominant. Ils tiennent les rênes des institutions clandestines (comités départementaux de la Libération, préfets, etc.), mais l’ensemble est hétérogène, affaibli par la répression, par des forces centrifuges (les socialistes qui veulent créer un pôle autonome, l’attraction exercée par les communistes) et l’absence de moyens. Un pôle militaire se met en place autour l’ORA, dirigée par le capitaine Lécuyer Sapin. Elle prend le contrôle d’une partie de l’AS (région Aix-Brignoles), agit plutôt en liaisons avec la Section Atterrissage et parachutage (SAP), organisme gaulliste chargé des parachutages et dirigée en R2 par Camille Rayon Archiduc. Bien relié à Alger, recevant l’essentiel des armes (les parachutages sont plus nombreux à partir du printemps 1944), méfiant à l’égard des “politiques” ou des “civils”, ce pôle est appuyé par des missions parachutées qui, envoyées pour préparer le débarquement, ignorent les autres structures clandestines. De son côté, le pôle communiste s’appuie sur l’activité des FTP, maquisards et sédentaires, les actions “alimentaires” des comités de femmes, les luttes revendicatives animés par les anciens “unitaires” avec comme points forts les mines du bassin de Gardanne et la métallurgie provençale (de Port-de-Bouc à Cannes-La Bocca) qui connaît de nombreux arrêts de travail à partir de l’automne 1943 et peut même organiser une grève régionale le 22 mars 1944. Ce mouvement social culmine avec les grèves quasi insurrectionnelles de Marseille le 25 mai, brisées par le bombardement allié du 27. Recrutant chez les jeunes et les ouvriers, bénéficiant d’un pouvoir d’attraction considérable grâce à leur présence sur tous les terrains de lutte, les communistes durcissent leur position vis-à-vis des MUR et exigent un rééquilibrage du pouvoir clandestin. Ils prônent l’insurrection nationale, s’opposent à l’évacuation des villes qui, pour eux, doivent être le fer de lance de l’insurrection nationale, réclament la constitution de “noyaux actifs” dans les CDL où ils feraient jeu égal avec les MUR.

Au printemps 1944, les MUR mettent en place les FFI qui doivent regrouper tous les éléments armés. Mais, en fait, la résistance locale est déchirée. Les CDL, coupés en deux, sont souvent paralysés. L’ORA joue son propre jeu, tout comme le SOE qui possède dans les Alpes de fortes positions (réseau Jockey de Francis Cammaerts). Alger (par missions parachutées) et Londres (par l’envoi de délégués) essaient de chapeauter la Résistance intérieure. La base - la résistance humble et ordinaire - tout comme la population qui attend avec impatience (et crainte) le débarquement depuis plusieurs mois ignore la complexité de la situation de la Résistance et ses conflits internes.

 

La Libération (juin-août 1944)

Le combat ouvert pour la Libération commence ici aussi le 6 juin. Conformément aux consignes reçues, fondées sur l’assurance d’un débarquement en Méditerranée immédiatement après le 6 juin, des centaines d’hommes, peu ou pas armés, rejoignent les emplacements de maquis ou de guérilla fixés d’avance et même ses “zones franches” (plateau de Valensole, vallée de l’Ubaye). Cette mobilisation a parfois des allures de levée en masse. Certaines localités sont provisoirement libérées (Manosque, Forcalquier, Valréas, etc.). Les plans prévus pour la Libération sont appliqués. Mais ni le débarquement, ni les parachutages escomptés n’ont lieu. Guérillas et maquis sont souvent dissous, faute de pouvoir survivre ou combattre, mais ils sont parfois attaqués par les occupants qui réagissent violemment à partir du 10 juin (maquis des Milices socialistes de la Sainte-Baume : 11 morts, maquis de Jouques : 15 morts, maquis de La Roque d’Anthéron-Sainte-Anne : une centaine de morts, secteur de Valréas : 53 morts, etc.). On peut estimer à 500 environ le nombre des victimes de cette répression entre juin et août 1944 (combats de la Libération exclus) en Provence.

La résistance locale sort de l’affaire partiellement désorganisée et démoralisée. Les FFI ont volé en éclat, partagés entre leur chef, le capitaine Rossi Levallois, soutenu par Juvénal, et Lécuyer Sapin, le chef ORA, qui poursuit la guérilla dans les Basses-Alpes en compagnie des FTP. Parallèlement, les communistes mènent une offensive politique, prennent en main le nouveau CDL des Basses-Alpes et suscitent un CDL dissident dans les Alpes-Maritimes. En fait, la Résistance est atomisée entre de multiples centres de commandement (CDL divisés, chefs FFI, envoyés d’Alger, etc.). Elle est affaiblie par la trahison qui permet à Dunker de boucler deux nouveaux rapports (Catilina et Antoine) aboutissant à l’arrestation du CDL des Basses-Alpes à Oraison et à celles de divers responsables, ORA et surtout MLN/FFI, parmi lesquels Levallois, Cisson, chef régional NAP et presse (créateur du mensuel des MUR, Provence Libre), Chanay, chef de la mission interalliée, etc. Ces hommes seront fusillés en deux fournées, près de Signes dans le Var (38 morts les 18 juillet et 12 août).

Les quelques semaines de juin à août sont pour la Résistance et la population les plus exaltantes, mais aussi les plus terribles. Cependant, l’action ne faiblit pas, au contraire, en dépit de ces représailles souvent lourdes : raids des FTP dont les effectifs s’enflent depuis le 6 juin, sabotages du réseau routier, tentative de désertion des troupes d’occupation non allemandes basée sur le littoral (Arméniens, etc.), manifestations pour le pain, grèves, etc., le tout culminant autour du 14 juillet. À la mi-juillet, la répression redouble d’activité. Les Allemands reprennent alors l’offensive contre les insurgés des Alpes du Sud (réoccupation de Barcelonnette, actions contre Nord du Var, etc.) en liaison avec les opérations du Vercors.

Les raids aériens se multipliant, Allemands comme résistants s’attendent à quelque chose d’imminent au début août. Toulon a été bombardée pour la huitième fois le 6 et, à partir du 11, l’aviation alliée attaque systématiquement les défenses littorales, les voies de communication et les batteries. Le 13, l’état-major allemand a la certitude du débarquement. Les Alliés ont fait le choix du littoral Hyères-Saint-Raphaël au printemps. En dépit du relief - le massif des Maures -, il a été préféré aux plages proches de Toulon qui sont sous le feu des batteries du camp retranché. En fait, la zone choisie est proche de la RN 7, qui relie la Basse-Provence à la vallée du Rhône en passant par Brignoles et Aix, et permet donc de contourner Toulon et Marseille.

Les opérations de débarquement commencent dans la nuit du 14 au 15 août par la mise à terre de groupes précurseurs dans les îles d’Hyères et aux ailes de la zone de débarquement, notamment au Cap Nègre (les commandos d’Afrique). Peu après, commence le parachutage des premiers éléments de la 1e Airborne Task Force à l’arrière de la zone de débarquement, près de la RN 7, au carrefour du Muy. À partir de 8 h., le débarquement proprement dit a lieu, après un pilonnage d’artillerie, sur les plages comprises entre Cavalaire et Saint-Raphaël. Réalisé par des unités américaines des 5e, 36e et 45e DI, il ne subit qu’un seul échec sur la plage de Fréjus. L’avancée des troupes est rapide. Draguignan et ses états-majors sont pris le 17 (mais la Résistance tient la ville depuis le 16), Brignoles le 19, date à laquelle les hommes de l’Armée B du général de Lattre de Tassigny, arrivés à partir du 16, assurent la relève des Américains sur la basse vallée du Gapeau entre Solliès-Pont et Les Salins d’Hyères. Pendant que les Américains poussent sur l’axe central vers Aix et Avignon (contrôlées le 21 et le 25), les Français doivent s’emparer du camp de Toulon que les Allemands mettent en défense (réoccupation des forts, obstruction des passes, etc.) et de cet autre gros morceau que constitue Marseille.

La libération de la Provence se déroule donc en deux temps :

- l’arrière-pays est libéré pour l’essentiel entre le 15 et le 24 août, bien au-delà des espérances puisque les détachements alliés poussent des pointes jusqu’à Grenoble, Montélimar, la frontière italienne ! Plusieurs garnisons sont circonvenues sans difficulté tant le moral était bas. C’est ainsi que les 850 hommes de Gap se rendent le 20 aux FFI (à direction ORA) et à un détachement américain. Mais l’affaire n’a pas été facile partout : bouchons et combats retardateurs depuis Le Muy jusqu’aux ponts du Rhône se comptent par dizaines, même si ce sont souvent des troupes en repli que les Américains chassent devant eux (évacuation d’Aix, Salon, Arles, Avignon, etc.). Il a fallu faire face à des contre-attaques, la plupart limitées mais dangereuses pour une résistance médiocrement armée et peu aguerrie (Draguignan, Barjols, Arles, Gap, etc.). Certaines, menées à partir de la frontière italienne, ont récupéré du terrain, en Haute-Ubaye par exemple, et Briançon, libérée le 24, reprise le 29, n’a été reconquise que le 6 septembre par les FFI et les troupes nord-africaines.

- la bataille des villes côtières constitue un deuxième temps. Elle est menée par les troupes françaises, à forte composante coloniale, algérienne et marocaine en particulier. Elle commence le 20 août et aboutit le 28 avec la chute simultanée, après de rudes combats, de l’agglomération de Toulon/La Seyne et de Marseille, au moment même où les résistants font le coup de feu dans Nice.

Libération facile ? Incontestablement plus facile que prévue puisque Toulon l’était à J + 20, Marseille à + 40 et Lyon à + 90 dans les plans initiaux. Démoralisation de l’adversaire depuis le débarquement du 6 juin, évacuation d’une région qu’il ne cherchait pas à tenir à tout prix, supériorité manoeuvrière des troupes débarquées sont autant d’éléments essentiels d’explication. Mais aussi, rôle de la Résistance intérieure, non pas tant - c’est une évidence - dans l’issue des événements que dans la rapidité de la réussite. Partout, avec les moyens qui sont les leurs, les FFI font le coup de feu avant l’arrivée des troupes régulières et avec elles. Ainsi Saint-Tropez est libérée le 15 août par la très active résistance locale avec le renfort de parachutistes largués là par erreur. La commune voisine, Cogolin, est occupée, dès le matin du 15, par les maquisards FTP qui sont parvenus à réduire une batterie tenue par des Azéris. Dans l’arrière-pays, les positions de guérilla sont occupées pour tendre des embuscades contre des soldats ou des véhicules isolés. Du Ventoux ou du Lubéron, des montagnes de l’arrière-pays niçois, les maquisards descendent contrôler les localités voisines et “accrochent” les éléments ennemis en repli. Isolément ou en groupes, des résistants se joignent aux unités débarquées, les accompagnent, s’y incorporent éventuellement. C’est ainsi que la cinquantaine d’hommes du principal maquis AS du Var, dirigée par le lieutenant Sivirine Vallier, après avoir fait mouvement du Haut-Var vers les Maures pour se trouver aux avant-postes le moment venu, est intégrée à la 1e DFL avec qui elle a participé à la libération de Hyères, assurant seule celle de la presqu’île de Giens.

Par ailleurs, la Résistance a souvent permis l’accélération des décisions. Ainsi, les renseignements reçus du colonel Zeller ont préparé le terrain à la mise sur pied de la Task Force Butler avec des éléments aéroportés. Partie du Muy le 18 août, elle avance en terrain libre ou libéré à partir de Draguignan, atteint la route Napoléon, Digne, Gap et surtout les limites de l’Isère (Luz-la-Croix-Haute) le 19, avant d’être dirigée vers la vallée du Rhône pour peser sur le repli allemand et d’être relevée par la 36e DI qui est à Grenoble le 22. Le rôle de la résistance locale dans la décision de brusquer l’attaque de Toulon et de Marseille est bien connu. Pour Toulon, on sait l’importance de la liaison effectuée par le futur amiral Sanguinetti au PC du général de Lattre à Cogolin, le 18 août.

À cette participation de la Résistance, ajoutons d’autres faits moins bien connus, en particulier le noyautage de certaines unités sous uniforme allemand, mais composés de troupes « allogène », notamment arméniennes ou polonaises. On recense de nombreux cas de mutineries au moment des combats, en liaison avec la résistance locale. Il s’en produit à Marseille comme à Nice. Dans le Var, à Hyères et Carqueiranne, plusieurs dizaines d’Arméniens passent du côté des FFI (en dépit de la répression qui a entraîné l’exécution de certains de leurs officiers eu avant), ou encore à La Seyne où des Polonais et des Arméniens se mettent au service de la Résistance par l’intermédiaire d’un résistant d’origine russe.

Mais surtout, l’une des caractéristiques de la libération de la Provence est d’avoir connu plusieurs insurrections urbaines avant l’arrivée des soldats réguliers ou le départ des Allemands. À Draguignan, l’initiative d’engager la lutte sans attendre, le 16 août, est prise par le comité local de libération, à majorité MUR, avec l’appui des gendarmes dont le commandant est favorable à la Résistance et la participation des FTP, alors que les Allemands contre-attaquent et que l’arrivée des troupes aéroportées se fait attendre. À Toulon, l’affaire est engagée par le CDL et le commandement FFI pour empêcher les occupants de s’enfermer dans le camp retranché. Là encore, FTP et Milices patriotiques y participent activement. Précédés de sabotages et de coups de main, les combats commencent effectivement le 21 août. Pendant deux jours, les 22 et 23 août, les FFI, toutes tendances confondues, appuyés par des éléments du Bataillon de choc infiltrés par les faubourgs nord, tiennent le centre ville, perturbent les liaisons ennemies, isolent les arsenaux et les forts, avant que, de l’ouest et de l’est, les unités motorisées de l’armée de Lattre - 3e DIA et 9e DIC - parviennent à les rejoindre, le 23. Les combats qui se déroulent simultanément à Marseille sont encore plus confus. L’étendue de la ville, la nature de ses quartiers qui sont autant de cellules particularistes et la pulvérisation de sa résistance l’expliquent. Personne ne commande vraiment l’insurrection. Mais le CDL, dirigé par le socialiste Francis Leenhardt, en a lancé le mot d’ordre le 19 et la CGT a appelé à la grève générale insurrectionnelle. En dépit de la faiblesse de l’armement, malgré les divisions, c’est dans une ville “debout” - et même un peu trop au gré de certains - que les hommes du 7e RTA pénètrent le 23, deux jours après que la Résistance se soit emparée de la Préfecture pour y installer le CDL. Rejointes par les gendarmes, toutes les composantes militaires de la Résistance ont participé à l’action, mais les FTP, notamment les FTP-MOI, et les Milices patriotiques plus étroitement contrôlées par le PCF, ont joué un rôle majeur. Plus d’une centaine de résistants auraient trouvé la mort dans ces combats et un millier de soldats réguliers (marocains pour la moitié). C’est à Nice que l’insurrection est le plus nettement voulue et assurée par un comité insurrectionnel, contrôlé par les communistes, alors que les Américains hésitent, laissant seuls les résistants face à une contre-attaque le long de la vallée du Var. Précédée de coups de main, l’insurrection est déclenchée le 28. Après une journée de harcèlement, les Allemands évacuent la ville dans la nuit pour se retirer vers la frontière italienne. Les conditions de la libération d’Arles sont comparables : un comité militaire nommé par le comité local de Libération, des combats le 22 et le 23, auxquels participent tous les groupes de résistance, alors que les Allemands évacuent, puis tentent de revenir, avant de partir le 24 à l’approche des Américains.

Le rôle de la Résistance est encore plus important du point de vue politique puisqu’elle assure la transition sans vide du pouvoir. En fonction des rapports de force internes, elle a mis en place les institutions projetées depuis des mois : délégations municipales, comités locaux de Libération (tardivement créés, le plus souvent au moment même de la Libération), CDL. Elles sont parfois imposées au Gouvernement provisoire et à ses représentants, obligés de prendre en compte cet état de fait. Serviteurs de l’Etat, ceux-ci savent d’autant plus faire la part du feu qu’ils sont, pour la plupart, des résistants incontestables, à commencer par le commissaire de la République, Raymond Aubrac, arrivé à Saint-Tropez le 18, qui a pris là ses premières décisions, avant de rejoindre Marseille dès le 24.

Ainsi donc, même dans la phase finale pendant laquelle l’action militaire recouvre tout le reste, le rôle de la Résistance provençale a été notable et original, sorte de couronnement de l’entreprise engagée par quelques uns en 1940 et désormais rejoints par presque tous. 

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Published by Duny-Pétré Arnaud
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  • : Colonel Pétré, la Résistance à Marseille
  • Colonel Pétré, la Résistance à Marseille
  • : Biographie du Lieutenant-Colonel Jean-Baptiste Pétré, chef régional de l'Armée Secrète AS à Marseille. Archives de l'AS, de la déportation, de l'épuration. Campagne de France et Résistance durant la 2ème guerre mondiale.
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