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20 juillet 2010 2 20 /07 /juillet /2010 13:11

 

L’arrivée au camp de Buchenwald

 

Il est plus difficile de raconter un séjour qu’un voyage. Le voyage, avec ses péripéties, fut agité, certains devenaient fous, ils hurlaient dans le wagon… Au contraire, ce qui fait l’horreur du séjour, c’est qu’il ne se passe rein, dans cette vie lamentable —si l’on peut appeler cela une vie— où l’on descend chaque jour un degré, au point de perdre toute notion de dignité humaine, au point de ne plus devenir qu’un tube digestif… et qui sent mauvais ! Dans ce camp, ça sentait la m…, ça sentait la mort. Avec, brochant sur le tout, cette odeur de cochon brûlé qui venait du crématoire où, chaque matin, la fumée qui montait nous disait que des copains avaient fini de souffrir.

L’étrange est que nous ne soyons pas tous morts. Ces salauds ne vous condamnaient pas à mort, mais ils vous laissaient mourir. Ce n’était pas très compliqué, avec des trucs très simples. Par exemple, le matin, il fallait aller au lavabo, c’est naturel. Mais le lavabo était à trois cents mètres de la baraque et il faisait entre dix et quinze degrés au-dessous de zéro. Alors, ils vous jetaient dehors à quatre heures du matin, le torse nu. Vous alliez au bâtiment du lavabo, mais il était déjà occupé par tous ceux qui passaient avant votre baraque. Vous attendiez de pouvoir entrer pendant trois quart d’heure, une heure, dehors, les pieds dans la neige. On se lavait à l’eau glacée et, bien entendu, nous n’avions pas de serviette pour nous essuyer. Alors on s’essuyait avec sa chemise et on remettait sur le dos la chemise trempée. Ensuite, nous attendions encore dehors durant une heure, la baraque étant fermée. La raison officielle : pour le nettoyage. Le type qui, avec ce système, n’attrapait pas une bonne pneumonie était un veinard.

Lorsque l’on tombait malade, on allait à la visite. Mais là encore, nos gardiens avaient trouvé un bon truc : pas de salle d’attente pour les malades. Il fallait se rassembler dans une grande cour, et après l’appel du matin, attendre dans cette cour pendant une bonne heure et sortir au tourniquet pour aller à l’infirmerie. On poireautait donc deux heures, dans le vent glacé, en attendant que le médecin vous reçoive, toujours les pieds dans la neige. Celui qui avait une pneumonie était guéri, on ramassait les types par terre, plus ou moins morts.

 

Comme une lampe sans huile qui s’éteint

 

Le froid, c’est une chose, mais le froid et la faim ensemble, c’en est une autre. Le froid mine plus que la faim. On fond au froid davantage qu’avec la faim. Lorsque les deux sont réunis, on se sent f… le camp rapidement, dans un épuisement qui s’accentue tous les jours, sans souffrance aiguë ou précise, comme une lampe sans huile qui s’éteint. C’est finalement une délivrance, mais avant d’en arriver là, on en voit.

Je vous ai dit qu’à l’arrivée, durant la nuit du 29 au 30 janvier 1944, les Boches nous ont fait sauter du wagon dans la neige. Nous étions tout nus. Nous avions compris pourquoi, c’était pour nous empêcher de nous évader pendant le voyage. A l’entrée du camp, il y avait des chiens hurlant autour de nous et les SS nous fouaillaient à coup de schlague. Un de mes camarades ayant reçu un coup de poing sur la figure, tout ahuri qu’il était, a eu le réflexe de le rendre. Mal lui en prit. Il n’a pas recommencé. Un coup de revolver l’a étendu net, tandis que tous les SS se tordaient de rire. Nous avons continué à comprendre…

La gare est à huit cents mètres du camp. Je me demande comment je parviens à me souvenir de tout cela, tant nous étions abrutis par ces trois jours et trois nuits, entassés dans les wagons, avec des types qui hurlaient et se battaient, dans l’excitation et la folie, et trois ou quatre cadavres de ceux qui n’avaient supporté ce… traitement.

Les SS nous ont d’abord emmenés aux douches. Nous n’avions pas à nous déshabiller, c’était fait depuis trois jours. Ceux qui avaient fait le voyage dans des wagons où il n’y avait pas eu d’évasions, étaient dépouillés de tout ce qu’ils possédaient. Leurs bijoux (alliances, bagues, montres) étaient soigneusement mis dans des enveloppes cachetées à leur nom. Ils n’ont évidement jamais revu cette enveloppe. Leurs valises et leurs effets étaient emportés. Ceux de mon wagon étaient débarrassés de ce souci, nous avions tout laissé en route.

 

Loques de prisonniers morts

 

Un Boche nous faisait ouvrir la bouche pour vérifier que nous ne cachions rien. Puis, nous passions au salon de coiffure : une pièce très propre où une vingtaine de coiffeurs en blouse blanche ? opéraient avec des tondeuses électriques. Ces coiffeurs, nous l’avons appris par la suite, étaient des «planqués», pour la plupart Allemands, Tchèques, Polonais, peloteurs (2) et mouchards, qui savaient lécher les bottes des SS. Et il y en avait, de ce genre ! Ils nous ont tondus de la tête au pied. Et je vois encore cet excellent docteur Crutel, ex-notable radical et solennel, regarder avec mélancolie sa belle barbe qui tombait.

Tout était propre et ce fut pour nous une impression agréable de voir ce souci de désinfection. On nous fit plonger tête baissée, dans un bassin d’eau au grésil. Cela piquait partout, nous nous ne nous en plaignions pas. Puis ce fut une longue douche très chaude. Nous crevions tellement de soif que nous buvions cette eau à plein gosier.

Après nous avoir fait remplir quantité de fiches de renseignement, ils nous ont donné des vêtements. Ce n’était pas vraiment rigolo, en sortant de la salle de douches bien chaude, de passer par d’immenses couloirs glacés, toujours à poil. Nous sommes passés à la queue leu-leu devant des sortes de comptoirs où l’on nous a donné une chemise, un caleçon, un pantalon, une veste, une casquette. Tous ces vêtements étaient désinfectés, mais en loques. Plus de sabots, mais des «claquettes», c’est à dire une semelle de bois avec une bride. Comme vous pouvez l’imaginer, épatant et très pratique dans la neige !

Quant nous nous sommes vus, habillés de la sorte, nous ne nous reconnaissions plus. Nous étions grotesques, pire que des clochards. J’avais une casquette avec une immense bâche à visière, je me demande qui avait bien pu l’acheter neuve ! Elle était invraisemblable et comique, mais je lui garde une vraie reconnaissance parce que son énorme visière m’a par la suite, admirablement protégé des tempêtes de neige et de la pluie.

Tous ces vêtements étaient des loques de prisonniers morts. On ne perd rien chez les Boches. Il y avait des milliers de chemises en percale blanche, bordées de fleurettes multicolores qui nous épataient. Nous avons su par la suite que ces chemises étaient une spécialité des Juifs de Pologne. Imaginez le nombre de ceux qu’ils ont fait crever pour disposer de tant de chemises à fleurettes !

 

Envahis de puces

 

Une fois habillées, les SS nous ont conduit dans nos baraques. A Buchenwald, deux camps différents sont séparés par des barbelés : le grand et le petit camp. Le second est pour les nouveaux arrivants qui y passent en quarantaine, elle dure trois semaines. Des jours péniblement monotones où l’on nous a fait des séries de piqûres dites prophylactiques, contre la typhoïde, le typhus, la diphtérie, etc.

Les Boches disent qu’ils ne veulent pas de malades. Ils nous annoncent : «Ici, il n’y a pas de malades, il n’y a que des vivants et des morts». Et les anciens nous apprennent que, dans le camp, on ne doit pas vivre plus de six mois. Celui qui ne crève pas avant, ou bien c’est parce qu’il mange trop, ou bien c’est parce qu’il ne travaille pas assez. En somme, c’est un profiteur !

Les piqûres n’étaient pas du tout douloureuses. J’ai supposé que c’était du chiqué, ils ne gaspillaient pas des vaccins pour des types qui, de toutes façons, étaient destinés à crever. Sans doute, nous inoculaient-ils de l’eau distillée, pour avoir l’air de faire les choses. Le Boche veut toujours «avoir l’air», il se ménage en tout un alibi et chez lui, c’est une précaution élémentaire de façon à dégager sa responsabilité, quoi qu’il arrive ! Avec le Boche, c’est toujours l’autre qui a tort. Si vous crevez du typhus, c’est votre faute, puisqu’ils vous ont soigneusement vacciné. Comme j’en ai vu mourir des centaines qui avaient été soi-disant immunisés, je suis certain que leurs vaccinations étaient de la frime. Mais ils avaient l’alibi, la mauvaise foi du Boche donne une idée de l’infini.

Nous étions dans des baraques en bois. Le petit camp n’avait que des baraques en bois, le grand camp en avait en ciment. Nos baraques étaient d’un triste… Sur toute la longueur, il y avait de chaque côté des bas-flancs sur quatre étages, les plus bas étant au raz du sol. Sur ces bas-flancs, se trouvaient nos paillasses en paille pourrie, d’une saleté repoussante. Nous avions chacun une couverture abominablement sale de toutes les sueurs d’agonie des pauvres types qui étaient morts, entortillés dedans.

 

Bagne de Cayenne, le paradis

 

Invraisemblable qu’ils nous désinfectent si bien à l’arrivée et qu’ensuite, ils nos laissent dans des locaux si sales. Nous étions envahis de puces. Jamais je n’aurais cru que l’on pouvait tant en avoir, au point qu’il était impossible de dormir. Elles vous dévoraient toute la nuit, par bataillons entiers, dans les jambes, à la taille, sous les bras. C’était absolument intolérable et bien entendu, personne ne s’occupait de désinfection.

Au milieu de la baraque, il y avait des tables où l’on mangeait, et un étroit passage permettant de parcourir toute la baraque en long. Au centre, se trouvait le chef de baraque et ses aides. Presque toujours de sales types, des brutes épaisses, allemandes, polonaises ou tchèques. C’était de puissants personnages qui avaient pratiquement droit de vie et de mort sur nous tous. Ils nous traitaient comme des chiens, à grands coups de trique ou de pied, nous rossant pour un rien ou pour rien, volant nos rations pour se goberger (3), tandis que nous crevions de faim. Ils étaient tous gros et gras, passant leur temps à boulotter (4) ce qu’ils rabiotaient dans nos maigres rations.

J’étais au blok… c’est à dire une baraque, j’évite autant que possible de prononcer un seul mot boche, tant cette langue est infâme, comme les Boches eux-mêmes. Donc, j’étais à la baraque 61, nous avions comme chef de blok un Boche d’une trentaine d’années, qui, disait-on, était détenu depuis dix ans pour anti-hitlérisme. Au moins celui-là, était un «politique», parce que la plupart des chefs qui nous encadraient, étaient des condamnés de droit commun, assassins ou voleurs, qui faisaient leur temps de bagne.

Comme en Guyane, c’était un bagne, mais pire encore. Les Boches ont commis cette infamie de déporter des Français «coupables» d’être des patriotes et de les condamner au bagne. Quand la Gestapo m’a arrêté, je pensais qu’ils allaient me fusiller ou me condamner à la détention dans une forteresse. On savait ce que l’on risquait en faisant de la Résistance.

 

Tué de coups

 

Mais jamais je n’aurais cru qu’ils oseraient transformer en bagnards des milliers d’hommes parfaitement honorables. Pire que des bagnards ! J’ai eu comme camarade de travail, un Boche qui avait été à la Légion. Il y avait été condamné à quinze ans de travaux forcés qu’il fit à Cayenne. Puis il s’était évadé de la relégation, bref, un enfant de cœur. Rentré en Bochie, il avait plus ou moins zigouillé une vielle femme et il en avait pris pour vingt ans. Eh bien, il était avec nous, comme nous, mieux que nous, car les Boches, mêmes bagnards, font toujours partie de la race supérieure… il me disait, qu’à côté de Buchenwald, Cayenne était le paradis et il avait la nostalgie de la Guyane !…

Notre chef de blok était donc un politique, il portait l’écusson rouge, comme nous. Selon son ’origine’, chacun avait sa couleur. Nous portions un écusson de toile avec, au-dessus, notre numéro matricule, sur le côté gauche de la poitrine. Les politiques avaient un écusson rouge, les droits communs, c’est-à-dire les condamnés pour assassinat ou vol, avaient un écusson vert. Nous les appelions «les verts». Bien entendu, les Juifs l’avaient jaune. On trouvait aussi les objecteurs de conscience qui avaient refusé de se battre et qui portaient un écusson violet. C’était de braves gens que, d’ailleurs, les SS mettaient dans de bonnes planques. Quant à ceux qui avaient l’écusson rose, vous devinez ce que c’était. Il y en avait pour tous les goûts…

Mais pour en revenir au chef de blok, c’était une brute immonde, toujours le poing levé, frappant à tort et à travers, et qui s’était choisi des aides aussi brutaux que lui. Il avait parmi eux un jeune Polonais élevé en France, fils de mineur du Nord, qui parlait très bien notre langue et qui se régalait à battre les Français. On l’appelait Antoine et si je le retrouvais sous la main, je lui ferais illico son affaire. Un matin, je l’ai vu tuer littéralement de coups le pauvre docteur D. (je ne veux pas dire le nom à cause de la famille), un vieillard de 70 ans qui, malade, ne pouvait pas se lever pour aller à l’appel. Le chef de blok est venu à la rescousse et, à grands coups de pieds dans les côtes, a achevé le malheureux.

(à suivre)

 

(1)    Annotation manuscrite de Pierre Duny-Pétré : «Le mot que j’ai détruit».

(2)    Peloteur : flatteur, hypocrite.

(3)    Goberger : faire bombance.

(4)  Boulotter : se bâfrer. 

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Published by Duny-Pétré Arnaud
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  • : Biographie du Lieutenant-Colonel Jean-Baptiste Pétré, chef régional de l'Armée Secrète AS à Marseille. Archives de l'AS, de la déportation, de l'épuration. Campagne de France et Résistance durant la 2ème guerre mondiale.
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