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22 janvier 2011 6 22 /01 /janvier /2011 20:17

La “guerre de Ham”

Trois semaines sur la Somme, 18 mai-7 juin

 

Le premier contact

Quand nous nous sommes embarqués à Landerneau, le 16 mai au soir, nous avions bien, à la lecture des journaux, l'impression que la bataille de Belgique ne se déroulait pas de façon satisfaisante. Mais nous savions que nous allions à Creil, loin derrière la «mêlée», et nous nous attendions à un court répit avant de monter en ligne, à une halte où nous retrouverions nos permissionnaires. Plus d'un «malin» avait mis ses affaires avec les bagages de la compagnie. Et les lieutenants, souriant aux avertissements du capitaine, avaient endossé, pour le voyage, leur plus belle tenue. Le voyage se poursuivit normalement. On rencontra, aux environs de Chartres, plusieurs trains de réfugiés belges. Nous leur avons donné, spontanément —et sans réfléchir— une part de nos vivres de réserves. A la nuit tombante on contournait Paris par sa banlieue Ouest, et on tâcha de s'endormir.

Le samedi 18 mai, à 4 heures du matin, nous nous trouvions arrêtés, en gare de Nesles, dans la Somme. Un chef de bataillon du 140e, régiment frère du nôtre, dans la DLT, vient au wagon des officiers et dit qu'il a reçu l'ordre de s'établir immédiatement en position défensive face au Nord. C'est, pour tous, un moment de stupéfaction. Aussitôt, le commandant de Buyer fait embarquer les officiers avec leurs hommes, et préparer un débarquement rapide. Le train reste longtemps arrêté. Il n'y a plus de chef de gare. Or, il fait déjà grand jour, et une attaque par avions est très possible. Heureusement, quelques employés de la gare sont restés, d'humbles hommes de manœuvre, qui prennent sur eux de piloter le train vers Ham, notre destination. Longs arrêts sur la voie. Nous sommes à la merci d’une attaque d'avions, dans ce terrain plat où il n'y a pas un couvert. Sur les routes, une file ininterrompue de réfugiés. Et nous sommes douloureusement surpris de reconnaître qu'il s'agit de Français. La France est donc envahie comme la Belgique... Enfin, nous arrivons en gare de Ham, vers 10 heures. Nous débarquons en toute hâte, et le bataillon se met à l'abri des vues sous les arbres qui bordent le canal. Nous ne nous doutions pas de notre chance d'avoir débarqué sans être vus. Le lendemain, le 3e bataillon devait être accueilli, en gare de Chaumes, par un bombardement meurtrier.

Déjà à notre droite, un grand incendie dévore une usine qui vient d'être bombardée. Aux carrefours, il y a des hommes d'un GRD qui est au contact de l'ennemi sur la rive droite de la Somme, dans la ville même de Ham. Nous attendons les ordres. Pas longtemps. Le commandant réunit les capitaines, pendant que nous sommes survolés par des avions, allemands, en formation impeccable. Il donne l'ordre de s'installer défensivement sur la rive gauche de la Somme, de façon à parer aux attaques d'engins blindés. On se regarde avec stupeur. Comment lutter contre des blindés avec nos simples FM et nos modestes mitrailleuses? Nous entendons des rafales de l'autre côté du canal : c'est le GRD qui se bat avec des motorisés allemands. Un capitaine revient de Ham, portant sur son side un officier allemand tué. Il faut faire vite, très vite.

La compagnie a pour mission de tenir le secteur de droite du bataillon, et de prendre la liaison avec les éléments qui sont au pont d'Ollezy, à quatre kilomètres. Le capitaine, qui se tient provisoirement à un moulin du bord du canal —où il restera plusieurs jours— lance le lieutenant Ramel chercher la liaison à Ollezy. Sa section tiendra le pont du chemin de fer, en face de Python. Le lieutenant Galy emmène sa section jusqu'à Sommette. La section du lieutenant Sauer défendra le pont de Ham, sur la route de Chauny, et y relèvera le GRD. Et la section Olive, au moulin, défendra le débouché de la route qui aboutit au canal. Pendant que les sections s'installent, le capitaine, accompagné du caporal Blaya, traverse le canal et ramène sur la rive sud toutes les barques.

Une heure après l'arrivée du bataillon, la compagnie est installée en défensive. Elle a, à sa gauche, la 5e qui défend le pont de la route de Noyon. Nous formons une ligne aussi dense que possible, sur le canal. A midi, le dispositif est resserré, la 7e s'installant à la droite de la 6. De ce fait, la section Galy prend le secteur du pont du chemin de fer et la section Ramel passe en réserve. Elle fera des patrouilles de liaison entre les sections, qui sont très éloignées les unes des autres, et se tiendra sur la route de Chauny, près du PC que le capitaine occupera par la suite. Entre temps, le lieutenant Ramel rentrait de sa mission de liaison. Il rapportait de précieux renseignements —et la certitude peu rassurante qu'il n'y avait quasiment personne sur notre droite. Il avait marché jusqu'au pont d'Ollezy. Voyant une légère barricade, il s'apprêtait à la franchir quand un homme lui crie que des motocyclistes allemands y sont venus un quart d'heure avant. Il n'y a là que quelques territoriaux avec des FM Mais au moment de partir, le lieutenant Ramel a vu arriver le 107e RI qui sera, désormais, le voisin de droite de notre division. En somme, la ligne n'était pas, précisément, étoffée. Mais l'après-midi se déroule dans un calme étonnant, malgré les avions qui nous survolent sans arrêt. Nous sommes bien camouflés. Les isolés qui longent le canal ne peuvent nous apercevoir et une ou deux fois ils mitraillent au hasard, ce qui est, pour nous, une sensation nouvelle...

On s'occupe à suppléer au ravitaillement, qu'on n'attend guère. Heureusement, les maisons nous procurent à manger, et les guinguettes des bords du canal nous fournissent de quoi boire. Nous y faisons des «achats»... Triste spectacle que celui de ces intérieurs modestes, abandonnés brusquement: les assiettes sont encore sur les tables, et les casseroles sur les fourneaux. Les animaux domestiques, qui ont perdu leurs maîtres, ont un air lamentable. Néanmoins, pour nous, la gaîté règne, et notre repas du soir prend une allure de pique-nique. Pourtant, l'ennemi n'est pas loin. Les réfugiés qui passent nous renseignent abondamment. Et le lieutenant Sauer, sur son pont, est l'objet d'une rafale de mitraillette.

A 20 heures, le lieutenant Galy signale que, du pont du chemin de fer, on entend, sur la rive Nord, un bruit important de moteurs. Il voit passer des side-cars et des auto-mitrailleuses, et un dernier réfugié lui dit que les Allemands ont demandé la route de Saint-Sulpice, village situé derrière Ham, en face de la section Sauer. Ils ont donc traversé tout le front de la compagnie, avec Python en face de la section Galy, et Estouilly en face de la section Olive. Le lieutenant Ramel est aussitôt envoyé en patrouille de liaison entre les sections. Voici comment il raconte lui-même, ce qu'il fit: «Moins exposé et moins occupé que mes camarades, puisque j'étais en réserve, je fus chargé, par le capitaine, d'assurer à la tombée de la nuit, la liaison entre ses trois sections, du pont de la route de Chauny, où était le lieutenant Sauer, au pont du chemin de fer de Python que défendait la section Galy. Il ne s'agissait nullement, pour mes quatre ou cinq patrouilleurs et moi-même, de nous engager au-delà du canal. Mais la curiosité aidant, le désir de savoir et de renseigner utilement nous poussèrent à franchir le pont de Python où une modeste et fragile barricade constituait un obstacle en quelque sorte symbolique.

Le pont franchi, nous nous engageons prudemment le long de la voie ferrée d'où l'on perçoit très bien les bruits de moteurs d'autos et de motos filant sur la route, à 700 mètres devant nous. A peine avons-nous traversé la route qu'une moto y débouche. Est-ce un Français attardé? Est-ce un Allemand? Dans l'ignorance où nous sommes des positions exactes, nous avons une seconde d'hésitation. C'est un Allemand. Je tire. Mes patrouilles tirent aussi. Mais la nuit tombe, le motocycliste est déjà loin. Nous le voyons tourner la tête vers nous: il a eu chaud! Mais nous avons un renseignement précieux: les Allemands sont là. Il nous faut en savoir davantage. Longeant la rue unique de Python, nous montons dans le village. Une seule famille est restée là. Nous saurons que dix auto-mitrailleuses sont passées en direction de Ham, qu'un officier allemand, accompagné d'un interprète, a préparé le cantonnement, que les troupes vont arriver incessamment.

Cette fois, le renseignement recueilli est complet. Inutile de pousser plus loin. Mais au moment de partir, nous entendons le bruit d'une voiture qui se dirige vers nous. Nous sommes en pleine ligne ennemie. S'il s'agit d'une auto-mitrailleuse, aucun espoir d'en réchapper. Nous nous postons quand même, prêts à faire feu, tandis que les civils fuient à toutes jambes. Nous avons de la veine: la voiture s'est arrêtée dans le haut du village. Nous pouvons rentrer.

Qui a pratiqué quelque peu l'art dangereux mais singulièrement prenant de la patrouille et, chez nous, chacun, peu ou prou y a participé, sait qu'un patrouilleur est rarement satisfait du renseignement recueilli. Le nôtre était intéressant, certes. Nous savions que l'ennemi, confiant dans son avance jusqu'alors irrésistible, allait cantonner à quelques centaines de mètres de nos postes. Encore avions-nous l'ambition de vérifier s'il s'était installé et comment il l'avait fait. Aussi, à peine rentrés, demandâmes-nous au capitaine, qui dut, au préalable, obtenir l'agrément du commandant, l'autorisation de franchir à nouveau le canal, le lendemain matin. La patrouille, un peu plus étoffée par des volontaires plus nombreux —au demeurant une dizaine d'hommes et deux FM— s'engagea sur le même itinéraire, avec plus de prudence encore que la veille. Elle n'eut pas, cette fois, le temps d'atteindre la route de Python à Ham. A une trentaine de mètres, une auto-mitrailleuse franchit, sous nos yeux, le passage à niveau. Quel fut notre premier réflexe? A coup sûr, nullement défensif: voir de près le mouvement des voitures ennemies, et, si possible, leur manifester de façon évidente nos intentions agressives. Je partageai la patrouille en deux groupes. Je portai l'un au passage à niveau. L'autre, à travers les jardins attenants aux maisons qui longent la route, devait surgir devant l'auto-mitrailleuse qui venait de s'arrêter un peu plus haut. Le plus brave, dans ces cas, sortant toujours du rang, Bicheron, l'ordonnance du capitaine, bondit le premier dans le jardin.

Il venait de disparaître derrière la haie quand éclatèrent les premiers coups de feu. Que se passait-il? Il se passait que «Biche» était tombé nez à nez avec deux grands gaillards d'Allemands qui déjeunaient paisiblement à leur fenêtre, au rez-de-chaussée de la maison. Saisis à la vue de Bicheron surgissant du jardin et qui les mettait en joue, ils levèrent les bras en l'air. Mais, sans hésiter, «Biche» en abattit un d'un coup de fusil en pleine poitrine. L'autre s'aplatit au sol, mais... se releva avec une mitraillette dont il se mit à «asperger» abondamment notre patrouilleur. Heureusement, l'Allemand, malgré son arme, n'en menait pas large, ce qui altérait la précision de son tir. Sans quoi, dans l'impossibilité de recharger son fusil, “Biche” eut eu du mal à se tirer de là. D'autant que de grands cris et un remue-ménage dans la maison révélaient que les Allemands accouraient en nombre. La patrouille découverte —et notre travail fait— il ne nous restait plus qu'à rentrer. Des balles sifflaient de tous côtés. C'est dans de pareils moments qu'il est bon de savoir courir, fût-ce sur une voie de chemin de fer, surtout quand cette voie a 800 mètres de long, qu'elle se développe en ligne droite, et qu'elle est bordée de marais où il ne paraît pas prudent de s'engager. Alertées les mitrailleuses ennemies tiraient, heureusement à l'aveuglette, sinon elles nous eussent tous descendus, dans le dos, sur la voie du chemin de fer qui était notre seul itinéraire de repli. Quelques instants après la rentrée de la patrouille du lieutenant Ramel, le lieutenant Galy envoyait au capitaine un compte rendu lui disant que les Allemands le bombardaient abondamment et ajoutait: «Je suis en train de payer les dégâts de Bicheron». Le fait est que nous apprîmes, par les prisonniers que nous vîmes le 24 mai, que «Biche» avait tué le propre commandant des troupes allemandes. Pendant la nuit qui précéda cette deuxième patrouille, on avait entendu des bruits incessants de moteurs sur la route parallèle à la rive nord du canal.

Vers minuit, le 1er bataillon, qui avait été retardé aux environs de Paris, arrive en ligne et se place à notre droite. ll passe devant la section Galy en longue file sur la berge du canal. Peu après son passage, le lieutenant Galy aperçoit en face —il fait un magnifique clair de lune— des ombres mouvantes qu'il interpelle. Mais elles se cachent précipitamment: ce ne sont plus des réfugiés... Et, de ce moment, nous savions que les Allemands étaient installes en face. Le 1er bataillon était passé «au poil».

 

Pendant trois semaines, nous arrêtons l’ennemi sur la Somme

 

C'est après la rentrée de la seconde patrouille Ramel que nous avons eu, pour la première fois, à interdire le passage du canal à «ceux d'en face». Une forte patrouille, en effet, s'avança vers la section Galy, sur un petit chemin. Une rafale rapide de nos FM et notre premier Allemand est étendu sur le terrain. Les autres n'insistent pas. Et c'est alors que nous recevons notre premier bombardement. L'ennemi sait donc que le canal est tenu. Il l'apprend aussi chez le lieutenant Sauer qui l'arrête au pont, par une fusillade nourrie.

Vers la fin de la matinée, nous lançons un raid de chars lourds dans Ham, accompagné d'une section de la 7. Ce coup de main permet de détruire de nombreux engins ennemis déjà installés. Mais la section a un mort et sept blessés, dont son chef, le lieutenant Lions. La grande activité ennemie dans Python inquiète le capitaine. Impossible d'avoir un tir d'artillerie sur ce village car nous ne disposons, à ce moment, que de quelques rares pièces, judicieusement utilisées à défendre les ponts. Pourtant, il serait bon de répondre au bombardement de la section Galy. Que faire? Sans plus attendre, le capitaine installe son mortier de 60 sur une éminence, près du pont du chemin de fer, et fait envoyer sur Python une «dégelée» d'obus.

Du coup, l'ennemi se tient coi. Mais le «bombardement» de Python par la 6 est resté célèbre au bataillon. On disait —en souriant amicalement— que nous nous prenions pour des artilleurs. Quoi qu'il en soit, cette première utilisation du 60 fut particulièrement réussie. Et notre cher mortier devait nous rendre, par la suite, les plus précieux services. Après ce «bombardement» l'ennemi se le tint pour dit. Au point que le capitaine put, sans être le moins du monde inquiété, passer aussitôt de l'autre côté du canal accompagné de trois volontaires, pour prendre sur un cadavre ennemi des papiers qui fourniront des renseignements importants.

Vers 18 heures, les Allemands envoient de nombreux obus de 105 sur la section Galy. Une heure après, une trentaine d'avions bombardent nos positions à Ham. Le PC du bataillon est touché. La 7 a des blessés. Nos cuisines voient la maison où elles sont prendre feu. Mais nous n'avons pas de pertes.

A la nuit tombante, la section Olive est prise à parti par des auto-mitrailleuses qui débouchent du chemin d'Estouilly. Elles se retirent, après, un quart d'heure de fusillade réciproque. La nuit, nous voyons, pour la première fois, les trajectoires des balles traceuses de la DCA ennemie. Au matin arrivent les premiers permissionnaires. Ils nous apprennent les événements de l'arrière. Leur train a été bombardé et mitraillé trois fois en vingt-quatre heures. Après ces bombardements, de nombreux camarades ont disparu, blessés ou même morts, comme le caporal-chef Coudurier.

On apprend le changement de gouvernement et de commandement. Cela souligne, pour nous, la gravité du moment. On se rend compte que la situation est critique et on ne s'étonne pas de l'irrégularité du courrier, voire du ravitaillement.. Mais on pense que ça changera. Nous avons même l'impression heureuse que nous sommes arrivés juste à temps pour fermer la route de Paris, et que tout dépend de nous. On s'attend à une contre-attaque très prochaine d'éléments motorisés qui nous dépasseront vers le nord.

Le lundi 20 mai, nous sommes toujours au contact. La section Sauer essuie des rafales et des coups de feu isolés, surtout à partir de midi. Une patrouille ennemie apparaît à midi, en face de la section Olive. Elle laisse un mort sur le terrain. Hors du secteur de la compagnie, une attaque allemande réussit à passer vers le pont de la route de Noyon. Mais, très vite, nos camarades de la 5 et de la CA 2 reprennent le dessus. Les Allemands repassent en hâte le canal. Mais deux ou trois ennemis qui n'ont pas pu repasser et n'ont pas été faits prisonniers se cachent dans nos lignes. Ils s'installent dans la grande sucrerie de la route de Chauny, près du P.C du capitaine. Malgré la chasse que leur fera le lieutenant Ramel, ils réussiront, pendant plusieurs jours, avec un cran qu'il est permis d'admirer, à canarder avec leurs mitraillettes les corvées de ravitaillement, les agents de liaison, la section de commandement. On les baptisa «salopards», et il fallut, pour les «avoir» faire une grande patrouille, avec grenades dans les soupiraux des caves. Le sympathique Habib s'y distingua une fois de plus, fouillant les coins les plus sombres, après avoir dit, comme toujours: «J'y vais, moi, mon capitaine»...

Ce 20 mai, le secteur le plus actif fut le pont du chemin de fer. Dès 5 heures du matin, les Allemands essaient de le passer par surprise. Le truc manque de prendre, car les guetteurs sont trop accoutumés à voir le pont fréquenté par les patrouilles du lieutenant Hamel. Ils tirent tout de même à temps. Et l'ennemi se retire. Mais il bombarde aussitôt le pont. Vers 7 heures, nouvelle tentative, cette fois appuyée par de nombreuses armes automatiques sur toute la section Galy. Le caporal-chef Jantroy voit deux mitrailleuses légères ennemies s'installer en face de lui. Il en réduit une au silence, immédiatement. Avec l'autre, il échange de nombreuses rafales. Sur le pont l'ennemi rampe vers la barricade. Mais les rafales de nos FM l'obligent à se retirer. La section Galy a, modestement, gagné une véritable victoire. Au point que, une heure après, les Allemands ont essayé de faire sauter le pont, avouant ainsi qu'ils se mettaient en défensive. Seulement, ils ne lâcheront plus la voie ferrée, et des rafales salueront désormais ceux qui la traversent. Ce qui est très gênant, car c'est la voie du ravitaillement. Les bombardements par artillerie et avions continuent. Des blessés à la 7, dont le lieutenant Toubas, qui fut chef de section à la 6.

A la nuit, la section Galy est relevée par la première compagnie et quitte le pont du chemin de fer sans regrets. Elle passe en réserve, auprès du PC, tandis que la section Ramel va s'installer sur le canal, entre les PA Sauer et Olive, ce qui rend plus dense notre dispositif. Avant la nuit, le pont défendu par la Section Sauer est détruit par le génie, et le GRD nous passe entièrement la défense du pont.

La nuit, les balles traceuses de la DCA allemande paraissent très proches, et le ciel est parfois illuminé par une fusée parachute. Nous avons la nette impression que l'ennemi se renforce. Pendant les trois jours suivants, calme relatif. L'ennemi nous ayant tâtés, est «tombé sur du dur» et se le tient pour dit. Nous essuyons des rafales de balles explosives qui visent les maisons du bord du canal où sont les sections Sauer et Ramel. L'une de ces balles met le feu à toute une série de maisons ouvrières, à 50 mètres du PC du capitaine. Toute la journée du 22, ces constructions coquettes flambent.

Des Allemands isolés passent dans Ham sans arrêt. La section Olive remarque la curieuse coïncidence de l'apparition d'une femme et de l'arrivée des obus de mortiers. Cette «femme», de l'autre côté du canal, «a plutôt l'apparence d'un homme»... Et un FM l'abat. Du coup, le mortier d'en face se calme. Une autre «femme» est aperçue, près du PC par le guetteur de la section Galy. Elle saute un mur, après une rafale, avec une vigueur toute masculine. II s'agit d'un de nos «salopards». Du reste, à 8 h 30, la corvée de soupe est mitraillée à son arrivée. Une patrouille, conduite par le lieutenant Ramel fouille la sucrerie, tandis qu'une autre, conduite par le capitaine, fouille les maisons. Et on ne trouve rien. Néanmoins, ces patrouilles prouvent que les «salopards» ne s'avisent pas de tirer de près. On se met à renforcer les barricades dans tous les sens, car la doctrine des points d'appui fermés apparaît, un peu tard, mais l'ennemi n'attaque pas. Il se contente de nous guetter.

Pour connaître ses intentions, le commandant ordonne au capitaine de faire faire une patrouille dans Ham. Elle sera faite par la section Ramel, renforcée de la section Coste, du 3e bataillon. Cette forte patrouille passe, dans la nuit du 22, sur une légère passerelle et sur une écluse, et, pendant une heure, parcourt les rues jusqu'à l'église, à un kilomètre du canal. Elle rentre à 23 heures sans incident. Il n'y a pas, la nuit, d'ennemi dans Ham. Cette constatation nous remplit d'optimisme, d'autant que, par des bruits, on apprend que les Allemands ont fait «une pointe imprudente», et que leurs éléments avancés vont être coupés de leurs bases. Dit-on...

Cependant, notre ligne est mince. Il y a encore de nombreux permissionnaires qui ne sont pas rentrés. Entre les sections Ramel et Olive, un «trou» est bouché par quelques hommes du groupe franc commandés par Irzik. Or, le 22, le groupe franc est reconstitué au bataillon et le «trou» est inquiétant. Heureusement on attend des permissionnaires, et le capitaine fait monter à son PC les FM de réserve. Ils seront utiles sous peu.

Dans la nuit du 22 au 23, le génie arrive avec mission de faire sauter le pont du chemin de fer. Cela diminue notre optimisme. II y a plus grave. Dans la soirée du 23, une note arrive au capitaine, de la main du commandant, note brève et trop éloquente pour augmenter notre tranquillité: «Informations du moment: cette après-midi, des éléments allemands ont franchi le canal à Pargny, à 10 km. à notre gauche. Bataillon Tuffelli parti à 15 h, y compris Compagnie Estadieu, c'est-à-dire notre seule réserve. J'apprends maintenant (17 h) que Pargny est repris, que des bataillons et des chars (français) montent sur notre gauche».

Malgré l'espoir de contre-attaque, le commandant recommandait: «Travailler ferme et veiller». Une note du colonel ajoutait, bientôt, que par un prisonnier, on savait que les éléments légers qui, jusqu'alors nous faisaient face, étaient relevés par des divisions normales. Il fallait donc s'attendre à une attaque. Du reste, le soir, on apprend que l'ennemi a passé le canal une nouvelle fois, à Voyennes, sur le front du 140. A la nuit, on apprend que la contre-attaque l'a obligé à repasser le canal. La nuit du 23 au 24 mai fut agitée. De tous côtés, on entendait de longues rafales, surtout vers le centre du bataillon. A 23 heures, tandis qu'un orage éclate, l'ennemi attaque devant la section Sauer. II essaie de passer le canal par l'écluse. La section l'arrose de rafales de F M et de grenades F1. La nuit est noire. l'orage violent. Ce n'est qu'à la lumière des éclairs et des éclatements de grenades qu'on voit l'ennemi. Après une demi-heure de combat, l'ennemi se retire. La section Sauer est victorieuse. Pendant la nuit, un avion vole très bas, lâche ses bombes autour du PC du capitaine. La route est coupée d'entonnoirs et une des maisons voisines s'affaisse. Personne n'est touché.

 

La journée du 24 mai

Dès 4 heures du matin, l'agitation reprend. La fusillade est générale. Le téléphone est coupé par le bombardement. De son côté, un «salopard» se manifeste autour du PC et canarde la route chaque fois que le capitaine ou le lieutenant Galy la traversent. Une patrouille conduite par Bicheron le repère dans une maisonnette et l'encercle. Mais, à ce moment, arrive un ordre du commandant «Envoyer d'extrême urgence la section Galy au PC de la 7». Car l'ennemi a franchi le canal sur le front de la 7. Et la section Galy part aussitôt pour renforcer et, au besoin, contre-attaquer. A peine est-elle partie que l'ennemi profitant du brouillard, passe le canal au pont du chemin de fer, sur le front de la 1er compagnie. Une section de cette compagnie se replie sur notre PC et sur la section Olive. Or, le capitaine n'a plus sa section de réserve. Heureusement, quelques permissionnaires sont rentrés dans la nuit. D'autre part, les deux FM de réserve sont là. Immédiatement, le capitaine constitue deux groupes avec le sergent-chef Disdier et le sergent Baud, et les emmène vers le pont du chemin de fer, où l'ennemi est passé. De suite, nos rafales de FM l'arrêtent sur la voie où il progressait. D'autre part, un groupe de la 1er compagnie, que le capitaine a installé dans l'hôpital, défend la route de Chauny. Le trou est bouché. Ce qui permet au 1er bataillon de contre-attaquer par la suite. L'ennemi, signalé à 6 h30 a été stoppé à 7 heures. La contre-attaque réussit pleinement. Une douzaine de prisonniers se rendent à la section Olive qui tenait solidement ses positions. Plus tard, le capitaine Champeaux, qui mena la contre-attaque, dira à notre capitaine: «C'est la 6 qui a été notre pilier. Si elle n'avait pas tenu comme elle a tenu, ma contre-attaque échouait». Pendant ce temps, la section Galy participait au combat avec la 7e compagnie. Voici comment le lieutenant Galy raconte lui-même leur action: «Nous partîmes du PC de la compagnie en nous demandant si nous le reverrions. Après les préludes des jours passés, nous sentions que, cette fois, c'était la guerre, et pour de bon. Nous avançâmes avec précautions le long de la voie ferrée. Vers 7 heures, nous arrivons au PC de la 7, où le lieutenant Roux nous apprend, en deux mots, la situation. Devant nous, une grande usine. C'est la sucrerie d'Eppeville, qui est, du reste, la plus grande d'Europe. Les Allemands sont dans l'usine qu'ils ont prise après avoir passé le canal. La section Mallié, qui s'y trouvait, n'existe plus. Deux hommes, seulement, en sont revenus. Le lieutenant Mallié a été tué d'une balle dans la tête. A gauche, deux sections de tirailleurs qui assuraient la liaison avec le 140, ont été bousculées. Leur commandant de compagnie est tué. Une vaste brèche s'ouvre donc sur le flanc du bataillon. Il faut, à tout prix, la combler, avec les éléments disponibles, c'est-à-dire peu de chose: nous, et la section Rives, de la 5, arrivée au même temps que nous. Le lieutenant Joos, tient encore, à la droite de la brèche. Il nous guide vers l'entrée, de l'usine, et, en deux mots, me donne les renseignements qu'il a: les Allemands ont passé le canal. Ils sont sur la berge et essaient de franchir le mur. Mais mes types les canardent quand ils apparaissent. Fais-en autant. Et il n'y a pas un seul emplacement de tir. Heureusement, dans la cour, de grands tas de charbon sont utilisables. On s'y installe. Et le groupe Jantroy commence le feu sur les ennemis qui apparaissent à l'entrée du port.

Mais l'artillerie allemande se met à nous arroser. Les obus font voltiger le charbon et rendent l'atmosphère irrespirable. Nous tirons quand même, sans arrêt. L'ennemi n'avance plus. Mais il tire abondamment. Les balles sifflent de partout. A ce moment, on me prévient que l'artillerie amie va pilonner l'usine et que, par conséquent, il faut se replier légèrement. Nous nous installons sur l'arrière de l'usine. Les mouvements des groupes très éloignés les uns des autres, sont longs à effectuer. Je vais de l'un à l'autre, tout en gardant la liaison avec les sections Joos et Rives. La cour et le bâtiment sont soumis à un bombardement violent. Le sergent Fabre est blessé. Le sergent-chef Laporte, à la SES est blessé aussi. Il y a des morts à la section Rives qui est partie fouiller l'usine, et s'est avancée jusqu'au canal. Nous recevons une grêle de balles qui viennent de notre gauche, et même de derrière. L'ennemi nous a tournés.

Il est une heure de l'après-midi. La chaleur est torride. Soudain, au bout de la route, je vois des voiturettes de mitrailleuses qui se replient. Joos m'affirme qu'à droite, pas plus qu'à gauche, il n'est possible de tenir le canal sous notre feu. Il faut absolument reculer pour avoir des champs de tir. Ce que nous fîmes ensemble, ma section et les sections Joos, Rives, Audibert. Nous nous installons 200 mètres plus au sud.

Nous sommes sur la voie ferrée. Un ordre arrive: «Ne pas se replier, la contre-attaque va partir». Nous nous mettons en batterie, mais le bombardement nous rejoint. La fatigue est immense car on n'a pas dormi la nuit précédente, et on n'a rien mangé depuis la veille. Sous un soleil inexorable, on tient.

A 15h 30, nous recevons l'ordre d'avancer. Nous nous engageons dans le dédale des petites maisons qui séparent la voie ferrée de l'usine. En arrivant au portail, rencontre avec les chars. Ce fut une seconde d'émotion, car on n'était pas absolument sûr que c'était des chars français... Ils passent dans un bruit de moteur infernal, tirant au canon sans arrêt. Les Allemands s'enfuient. Nous les poursuivons vers le canal. Ils abandonnent leurs armes, dont une mitrailleuse, avec ses bandes, que nous devions emporter comme un trophée, au PC du capitaine. Au canal, nous trouvons des éléments du 3e bataillon qui ont participé à la contre-attaque. Ils ont, avec eux, des prisonniers qui n'en mènent pas large. Nous rejoignons alors la section Joos. La bataille d'Eppeville était finie et gagnée. Nous avons passé les deux jours suivants sur ces positions. Une péniche se trouvait en travers du canal, où les Allemands l'avaient placée pour traverser. Nous tâchons de la couler et de l'incendier. Nous sommes bombardés. La cheminée de l'usine dégringole. Et dans la nuit du 26 au 27, nous retrouvions avec joie notre maison du Vert-Galant, près du PC — sous une pluie diluvienne.

 

Une suite de jours agités

L'attaque du 24 mai, que nous avons repoussée, avertit l'ennemi que nous étions décidés à ne pas le laisser passer. Aussi s'empressa-t-il d'augmenter ses moyens. Son artillerie motorisée ne tarda pas à nous faire voir qu'il n'abandonnait pas la partie.

Déjà, le 24, tandis que la 6 se battait de part et d'autre de son front (avec le capitaine, à droite et le lieutenant Galy à gauche) les sections Sauer et Ramel, ainsi que le point de jonction avec la section Olive, recevaient une dégelée d'obus. Les jours qui suivirent ne connurent pas de calme. Notre artillerie répond du tac au tac. Mais le trop fameux «coucou» survole une de nos batterie, la signale, et un tir ennemi la détruit, près du PC du bataillon. Au matin du 25, attaque sur la section Sauer, au pont. D'abord, tir de mortier. Puis, soudain, on voit déboucher une forte colonne, en haut de la rue. Les Allemands, imperturbables, avancent en rangs serrés, l'arme à la main. De même dans la rue parallèle surveillée par le groupe Castelbou. Immédiatement, les FM entrent en action, et aussi le mortier de 60. Les Allemands s'enfuient, laissant des morts sur le terrain. La surprise n'a pas réussi. Mais le lendemain, ils reviennent, toujours devant la section Sauer.

Voici l'affaire, racontée par le lieutenant Sauer: «Dès le petit jour, les guetteurs constatent du mouvement en face, particulièrement sur la placette qui suit le pont. Je demande un tir d'artillerie que j'obtiens aussitôt. Puis, calme plat. Mais, brusquement, à 7h 30, je vois, avec étonnement, une épaisse brume surgir du fond de la placette, à 300 mètres de mon abri. Bien entendu, il ne s'agit pas d'un phénomène météorologique! Et nous comprenons vite qu'il s'agit d'un nuage artificiel qui, évidemment, ne présage rien de bon. II se dissipe très vite, et, à notre grande surprise, apparaît un canon de 77 braqué sur nous, lequel tire aussitôt, de plein fouet. Heureusement, le coup est trop haut de cinquante centimètres, et l'obus passe en sifflant, juste au-dessus de l'emplacement du FM chargé d'interdire le débouché de la rue. L'ennemi n'a pas le temps de tirer une seconde fois. Mon canon de 25, commandé par l'adjudant Perrier, gagne le 77 de vitesse. Un projectile, bien placé, transperce la plaque de blindage du canon, et «liquide» le pointeur. Leçon salutaire qui... incite les servants à se mettre dare-dare à l'abri. Pendant que le canon de 25 continue à tirer pour essayer de mettre une balle dans la bouche du canon, je constate, à la jumelle, que les servants, profitant d'un repli du terrain, essaient, en rampant, de regagner leur place.

La situation est grave, car ils sont à l'abri du tir du FM. J'appelle le sergent Piot qui met son mortier de 60 en batterie, et tire quatre obus pour régler son tir. Les trois premiers obus sont perdus, derrière les maisons. Mais le quatrième met le feu à une baraque en bois et permet le réglage. La rafale de six obus qui suit nettoie le terrain et met le canon hors d'usage, la gueule en l'air et une roue démolie. Nous avons eu chaud... Mais l'ennemi ne se tient pas pour battu. Derrière le canon, il amène, lui aussi, un mortier, et nous recevons aussitôt de nombreux «minnen». De suite, il y a des blessés, dont Aupetit, gravement touché, et Daumas. L'adjudant Perrier aussi est blessé, mais il refuse de se faire évacuer.

Nous tirons de tous nos feux en faisant un raffut qui, sans doute, nos balles et obus aidant, impressionne l'ennemi. II se retire au bout d'une demi-heure, et, de nouveau revient le calme plat. Je traverse alors le canal, par l'écluse, pour me rendre exactement compte. Et je trouve auprès du canon, trois cadavres abandonnés, qui sont ceux de trois sous-officiers d'artillerie de trois régiments différents. Ils sont, tous trois, décorés».

Au compte-rendu du lieutenant Sauer, on apprend la composition curieuse de ce trio d'artilleurs. Est-ce la preuve que l'ennemi n'est pas organisé, qu'il passe seulement, qu'il frise la pagaille? On se laisse aller à le croire. D'autant que la journée se passe dans un calme relatif. Devant Estouilly, le caporal Blaya repère un mortier ennemi qui envoie des obus sur le PC du capitaine. Un bon tir de notre 60 le fait taire. Dès ce jour, nous savions que l'ennemi, qui, jusque là, s'était contenté d'occuper les villages au nord de Ham, s'installait dans Ham même. Et cela lui donnait un avantage sur nous, du fait que, des maisons de la ville, il dominait nos emplacements. Il en profita les deux jours suivants pour nous harceler de balles et d'obus.

Dès le matin du 27. le lieutenant Sauer signale au capitaine, à 5 heures: «Castelbou a vu une dizaine d'ennemis qui filaient, en colonne par un, tout équipés, vers la droite de l'église». A 11 heures, nouveau compte rendu: «Devant l'église, on vient de voir passer des troupes dans la même direction».

Est-ce une relève ennemie? Le lieutenant Ramet rendait compte: «Richez a aperçu, de mon observatoire, dix Allemands longeant la prairie et se dirigeant vers Ham».

A midi, le lieutenant Sauer rendait compte que «dans la maison devant l'église, les Allemands paraissent s'être installés en défensive». Et, un peu plus tard: «La région de l'église est, actuellement, assez garnie. Je crois que si on pouvait faire tirer du 81 sur l'église, cela pourrait donner quelque chose». Accompagné d'un croquis, un compte rendu du lieutenant Ramel disait: «Ai aperçu très grande quantité d'ennemis en A (maison à 200 m. sud de l'église). Il me semble qu'il y a concentration de troupes à Ham. Je vous le signale, à toutes fins utiles, et notamment pour leur flanquer, ce soir, par surprise, une formidable dégelée d'artillerie».

Ils n'eurent pas à attendre le soir. Ils fourmillaient sur les lisières du bois en face de la section Ramel. On entendait nettement les cris gutturaux des officiers. Ils étaient arrivés là si facilement qu'ils ne pensaient pas que nous pouvions les inquiéter et ils ne prenaient aucune précaution. Sans tarder, le dispositif d'alerte joue. Gazelle, l'agent de liaison, bondit sur son vélo pour faire au capitaine un rapide compte-rendu verbal. Un violent feu de FM et de VB met le désordre chez l'ennemi. Les Allemands s'enfuient de toutes parts. Mais certains, s'avançant dans la prairie, avec un cran remarquable, s'agenouillaient pour tirer. C'étaient un jeu de les abattre à coups de fusil. Là-dessus, le tir d'artillerie obtenu par le capitaine tombe en plein sur les troupes que les gradés «engueulaient» à grands cris.

Une heure après, le calme était revenu, tandis qu'une avalanche de nos obus écrasait le bois d'Estouilly. Dans les heures qui suivirent, le capitaine fit à l'artillerie, un appel constant. Et nos canonniers répondirent largement à ses appels. Jamais nous n'avons eu, à ce point, l'impression, à la fois, de notre supériorité et de l'affolement ennemi. Au fond, ce que nous avions pris pour une attaque, était probablement une relève. Mais sur un itinéraire mal choisi, qui ne faisait pas honneur aux renseignements allemands. Ces troupes-là, venues les mains dans les poches, devaient avoir une certaine peine à penser que les choses pouvaient changer. Nous les avons aidés à réfléchir...

Le lendemain 28, relève du bataillon. Mais la 6 reste en ligne. Et nous dépendons, désormais, du 3e bataillon. L'artillerie ennemie se fait de plus en plus agressive. Elle frappe un peu partout: sur les sections du canal, sur le PC. La maison contiguë au PC du capitaine a son toit défoncé. Mais on le leur rend bien. Un coup de téléphone du capitaine suffit pour faire déclencher sur l'ennemi des tirs remarquablement précis. Le commandant Tuffelli et le lieutenant Santraille se tiennent en liaison constante avec notre PC. On fait du beau travail. Echange de tirs jusqu'au 29, à midi. A ce moment, tout le front de la compagnie est mis en alerte. L'adjudant Olive signale que l'ennemi débouche au bois d'Estouilly, et demande un tir d'artillerie. Mais le tir ennemi précède le nôtre. Des fusants blessent sept hommes et gradés: le sergent-chef Disdier, le sergent Pin, le caporal Blaya. Et Bally qui, emporté sur un brancard, disait gaiement au capitaine: «Ils m'ont drôlement arrangé»... et mourut à l'hôpital. En même temps que l'adjudant Olive, le lieutenant Ramel signale simplement: «Nous sommes attaqués». Mais à la section Sauer, les choses semblent aller encore plus mal. C'est, à la fois, un bombardement nourri et une vive fusillade. Le lieutenant, pour mieux voir, grimpe dans le grenier du château situé derrière son PC Il voit avancer les Allemands dans les rues de Ham, portant des échelles et des planches pour essayer de franchir le canal. L'ennemi s'installe dans les maisons du quai et mitraille nos positions. Pourra-t-on tenir contre des feux si nourris? Et, à l'abri de leur tir, les Allemands ne vont-ils pas passer ? Ils ne sont pas passés. Au feu ennemi, nous répondons par tous nos feux, mitrailleuses, FM, grenades. Le capitaine renforce les sections du canal par sa section de réserve. Il obtient des tirs de 81 et d'artillerie qui déconcertent l'ennemi. Et notre vaillant mortier de 60 arrose la place et les rues où les Allemands ont l'imprudence de se concentrer. Nous y avons laissé de bons camarades, tel Bianchi, tué à son FM. Mais ce fut une victoire dont nous pouvons être fiers. A 16 heures, le groupe franc du 3e bataillon, commandé par le lieutenant Battestini, vient nous renforcer. Mais il servira seulement à alléger les fatigues de la garde de nuit, car l'ennemi se tient coi, après cette bonne leçon.

Pourtant, dans la soirée, la section Ramel est assaillie de rafales. Mais le sergent Roustan repère, grâce à un périscope de fortune, une mitrailleuse ennemie qui arrose, tantôt la section Ramel, tantôt la section Olive. Deux croquis sont envoyés au capitaine qui demande un tir de 81. Une, demi-heure après, il recevait ce simple compte rendu : «Bravo pour les types de 81. Ils ont détruit la maison que je vous signalais». Le premier obus était tombé juste devant la maison que le second avait défoncée. Un obus était tombé sur un groupe de quatre hommes dont on ne vit plus rien après.

Et la nuit passe, relativement calme, après cette journée de victoire. Dès le petit jour, le bombardement recommence très violent. Les rafales d'armes automatiques ne nous laissent pas de répit. Nous répondons par l'artillerie et nos mortiers. La maison où se tient le lieutenant Sauer reçoit vingt-cinq obus. Les emplacements de FM deviennent intenables. Le lieutenant prend la décision de faire rentrer les tireurs dans les abris, et il guette tout seul, gardant un FM dans la main, prenant seulement la précaution de rentrer quand siffle un obus, et ressortant dès qu'il a éclaté. Le résultat, est que nous n'avons, malgré ce violent bombardement, à déplorer qu'un blessé, du groupe franc. Dans la nuit, nous sommes relevés par le 140. Relève longue, pleine d'ordres et de contre-ordres. Ce n'est qu'à 4 heures du matin, quand le jour se lève, que la compagnie quitte Ham pour Brouchy, où est le PC du colonel.

Ainsi finit notre séjour de treize jours dans ce coin où malgré la faiblesse de nos moyens, nous avons arrêté, sur la Somme, l'ennemi victorieux. Le nom de Ham, que la plupart d'entre nous ignoraient deux semaines auparavant, est, désormais, et jusqu'à la fin de nos jours, le rappel d'un souvenir inoubliable. Une phrase d'un compte rendu du lieutenant Ramel illustre parfaitement la situation: «Voici deux semaines que nous arrêtons les Allemands, et ils n'avaient mis que trois jours pour arriver jusqu'ici». Le 141 peut être fier de ce qu'il a fait à Ham. Et l'on attribuait au colonel un mot qui disait bien les choses: «Nous avons, remporté deux victoires à Ham. La première, d'en avoir chassé les Allemands. La seconde de l'avoir donné au 140».

 

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Published by Duny-Pétré Arnaud
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  • : Biographie du Lieutenant-Colonel Jean-Baptiste Pétré, chef régional de l'Armée Secrète AS à Marseille. Archives de l'AS, de la déportation, de l'épuration. Campagne de France et Résistance durant la 2ème guerre mondiale.
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