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22 janvier 2011 6 22 /01 /janvier /2011 20:35

L’Armée secrète

Article de François Marcot, paru page 165 dans le Dictionnaire  historique de la Résistance,

sous la direction de François Marcot, Robert Laffont, coll. Bouquins, 2006, 1190 p.

 

«Armée secrète» (AS) : appellation bien choisie dont le premier terme suggère le nombre, le second le mystère et le tout une force occulte puissante. Si la lutte armée n’est pas, dès le début, intégrée dans la stratégie des pionniers de la Résistance, très vite la nécessité d’action s’impose et pousse les mouvements Combat et Liberté à créer une structure dénommée «Choc» pour le premier, des Groupes Francs pour le second. Au printemps 1942, Henri Frenay décide de restructurer les formations para-militaires de Combat et crée une armée secrète, avec un état-major, dirigé par François Morin —les régions de Lyon et de Marseille étant probablement à cet égard les deux seules vraiment organisées.

La constitution d’une Armée secrète unique, fédérant toutes les formations para-militaires de zone sud, fait partie des missions de Jean Moulin. Il s’en acquitte avec brio, sachant jouer sur les oppositions entre les chefs de mouvements. Emmanuel d’Astier et Jean-Pierre Lévy finissent par se rallier à cette décision, à la condition que Frenay ne soit pas le chef de l’armée unifiée : ils redoutent son autoritarisme, comme ses capacités militaires. Combat ayant les hommes les plus expérimentés et de très loin les plus nombreux —quelques milliers ? Cette condition est aisément recevable par Moulin qui a reçu comme consigne de séparer la branche militaire des mouvements de leur branche politique et de la placer directement sous les ordres de De Gaulle. L’accord se fait sur le nom du général Delestraint, nommé commandant de l’AS en octobre 1942 : il fait en France un remarquable travail d’organisation en mettant en place des commandements départementaux et régionaux unifiés. A Londres, de même, il obtient des Anglais une première reconnaissance pour cette armée en construction ; enfin, il réussit ce que le bureau central de renseignements et d’action (BCRA) et de Gaulle (ainsi que les Alliés) souhaitaient : introduire une coupure radicale entre les secteurs politique et militaire et opérer le rattachement de ce dernier à Londres.

La situation change avec le Service du travail obligatoire et l’apparition des maquis qui soulèvent des problèmes dont Moulin et Delestraint ne parviennent pas à saisir ni l’urgence, ni la nouveauté. Ce manque de clairvoyance suscite une violente opposition de Frenay, commissaire aux affaires militaires du comité directeur des Mouvements unis de Résistance (MUR), qui leur reproche de vouloir maintenir le monopole de l’AS sur toute forme de lutte armée, de préserver la séparation des activités militaires et politiques, enfin de refuser la nécessité de l’action immédiate au profit d’un déploiement le jour J. Moulin et Delestraint, quant à eux, ne voient dans l’attitude de Fresnay —pourtant soutenu par les autres chefs de mouvements et plus encore par les responsables régionaux— que son désir (réel) de revanche sur l’AS dont la direction lui a échappé. Frenay finit par l’emporter et crée avec le service Maquis une structure indépendante de l’AS. De ce fait, les maquis relevant du comité directeur des MUR, le lien se trouve renoué entre le militaire et le politique —ce que la nouvelle situation de lutte contre le STO, de soutien aux maquis, de relation à la population, rend évidemment nécessaire. Dès lors qu’ils sont constitués en camps, les maquis posent la question de leur utilisation, celle de l’action immédiate, défendue, rappelons-le, par Frenay et combattue par Moulin et Delestraint avec le soutien du BCRA, se trouve donc concrètement posée. La réalité du terrain et les responsables de la Résistance d’une part, le commissaire à l’Intérieur, André Philip, et de Gaulle lui-même d’autre part, vont trancher en faveur de Frenay. La nouvelle «Instruction personnelle et secrète» de De Gaulle à Delestraint (21 mai 1943) constitue en effet un véritable désaveu pour ce dernier, affirmant non seulement que «le principe de la nécessité des actions immédiates est admis» mais encore que celles-ci ne relèvent pas de l’AS mais «sont presque toujours à l’initiative des mouvements et de leurs organisations locales».

Ce n’est donc pas l’arrestation de Delestraint (9 juin 1943), suivie de près par celle de Moulin, qui met fin à l’AS «première manière», même si sa reprise en main par les Mouvements va en être indiscutablement facilitée, d’autant que les successeurs de Moulin ne reçoivent plus guère d’instructions du BCRA. Frenay parti à Alger, le nouveau commissaire aux Affaires militaires des Mouvements unis de Résistance, Pierre Bénouville, appuyé par la nouvelle génération de leurs dirigeants (Copeau pour Libération et Degliame pour Combat) poursuit dans la même direction. L’action immédiate est mise à  l’ordre du jour et le comité directeur des MUR procède lui-même, en juillet 1943, au remplacement de Delestraint par Dejussieu-Pontcarral —non plus comme «commandant» de l’AS, mais comme «chef d’état-major» placé sous l’autorité directe du comité directeur. Dans les régions, à partir de l’automne 1943, l’unité de toutes les formations militaires est reconstituée puisque les chefs de l’AS ont autorité sur les maquis et les groupes francs, tandis que le lien entre le politique et le militaire est rétabli, les directoires civils supervisant les instances militaires, sinon sans friction, du moins sans drame.

Très en retard sur celle de zone sud, l’As de zone nord n’a pendant de longs mois qu’une existence virtuelle, elle est théoriquement dirigée par Delestraint depuis avril 1943, puis par Alfred Touny de l’Organisation civile et militaire après son arrestation, mais elle ne se structure vraiment qu’à l’automne 1943 avec Dejussieu. Celui-ci mène à bien l’unification de l’AS de France puis son intégration dans les FFI en février 1944.

L’Armée secrète, surtout dans ses débuts, a connu une pénurie de cadres régionaux et locaux recrutés parmi les officiers d’active ou de réserve. La promotion de ces cadres est parfois surprenante, à l’exemple de celle du colonel du Jonchay : ignorant alors tout de la Résistance, il est nommé le 15 août 1943, chef de l’AS de la Vienne, puis le 25 août chef régional AS de la région R6 (Auvergne) ; enfin, le 1er décembre 1943, il rejoint l’état-major national à Paris.

En février 1944, lors de la « fusion » au sein des FFI —qui ne l’empêche pas de conserver sa personnalité—, que représente l’AS en termes d’effectifs ? Il est difficile de répondre à cette question : d’une part les rapports d »époque, qui servent de référence pour les réclamations d’armement, gonflent les chiffres, d’autre part, l’estimation dépend de ce que l’on prend en compte. En effet, l’AS paraît regrouper les principales forces militaires de la Résistance, mais il ne s’agit que de forces potentielles. L’évaluation la moins sujette à caution est sans doute celle de Michel Brault, premier responsable du service Maquis, auteur du «rapport Jérôme» du 16 février 1944. Ayant pris un certain recul, il évalue les forces totales de l’AS en France à 150.800 hommes. D’un côté, les «actifs», membres des maquis-AS (27800) et des Groupes francs-AS (3000) ; d’un autre côté, l’Armée secrète proprement dite : la masse des «sédentaires» (120.000). Ces derniers conservent leur métier et leur domicile, et leur niveau d’engagement varie beaucoup selon les secteurs et les périodes : jusqu’au 6 juin 1944, ils ne reçoivent souvent qu’une instruction théorique sommaire et des consignes dans l’attente du jour J. Toutefois, la coupure n’est pas totale, car les sédentaires apportent un soutien logistique et adressent parfois de nouvelles recrues aux maquis et aux Groupes francs. Tous se retrouvent au combat après le 6 juin 1944.

François Marcot

Bibl. : Cordier Daniel, Jean Moulin : la république des catacombes. Guillin François-Yves, le Général Delestraint, le premier chef de l’AS. Noguères Henri, avec la collaboration de Marcel Degliame-Fouché et Jean-Louis Vigier, Histoire de la Résistance en France.

 

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Published by Duny-Pétré Arnaud
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Erik 07/05/2012 18:18

Juste une rectification: le colonel Du Jonchay, n'a jamais dirigé l'Armée Secrète en R6 (Auvergne). L'AS en R6 n'eut que 3 chefs: Pierre Marie Dejussieu, jusqu'à sa nomination à la tête de l'AS,
Jean Chappat jusqu'à son arrestation le 11 février 1944, puis Emile Coulaudon (colonel Gaspard). Ma source est Général Gilles Lévy et Francis Cordet, "À nous Auvergne", la vérité sur la résistance
en Auvergne, 1940-1944, Paris, Presses de la Cité, 1981. C'est un ouvrage de référence indiscutable, rédigé par un acteur de l'époque, Gilles Levy, ancien du Corps franc d'Auvergne,chef du 2ème
bureau du réduit de la Truyere ne juin 44. C'est un ouvrage, complet, exhaustif, fortement documenté et référencé, et à au aucun moment le nom de Du Jonchay, n'apparait dans l'index des noms cités
alors qu'il y en a plusieurs centaines.

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  • : Biographie du Lieutenant-Colonel Jean-Baptiste Pétré, chef régional de l'Armée Secrète AS à Marseille. Archives de l'AS, de la déportation, de l'épuration. Campagne de France et Résistance durant la 2ème guerre mondiale.
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