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22 janvier 2011 6 22 /01 /janvier /2011 20:42

Quatrième partie : La Libération et l’après-guerre

 

I.- Le retour à Marseille

 

Cependant, L’Amicale des anciens du 141e RIA vivait toujours, pensant à lui avec une affection mêlée d’inquiétude, jusqu’au jour où la presse nous apprit sa libération. On devine l’accueil qui lui est fait lors de son arrivée à Marseille où la légende s’était déjà emparée de lui. Il est de toutes les réunions, de tous les congrès, de toutes les présidences d’anciens combattants, d’anciens maquisards, d’anciens déportés. Entre-temps, on le charge même de diriger la recherche de crimes de guerre dans la région du Sud-Est.

 

Massalia 1

      La une du journal Massalia du 28 avril 1945 annonçant le retour à Marseille de Jean Pétré.

 

Pour ceux qui l’ont revu, combien amaigri mais toujours aussi vivant, dans ses retrouvailles qui furent un triomphe chaleureux et mérité, il est redevenu… le Président, comme si rien ne s’était produit, ou plutôt environné d’une auréole nouvelle. Les crimes de guerre ne l’ont occupé qu’un temps. Le colonel Pétré reprit ses activités culturelles et journalistiques avec l'enthousiasme qui le caractérisait: "Je vivais dans l'immortalité désinvolte du revenant..." aurait-il pu dire (1).

Au fil des ans, les présidences et vice-présidences, 17 si nos souvenirs sont exacts, se sont progressivement raréfiés, car il n’était pas homme à les poursuivre, ni encore moins à s’y accrocher. Il atteignait la retraite sur le plan professionnel, il restait le président de l’amicale, aimé et respecté. Si sa présence à Marseille diminuait au profit du Pays Basque, si l’amicale inévitablement avec les années, faisait moins de bruit et de volume, elle vivait toujours avec lui, et on peut le dire, en grande partie de lui. C’est dire ce qu’elle a perdu avec sa disparition et aussi combien elle est heureuse de pouvoir lui rendre cet hommage.

 

Président de la République Auriol

 

Président de la République Auriol 2

 

Pétré Auriol La Marseillaise

Le 21 septembre 1947, le Président de la République Vincent Auriol remet au colonel Pétré le drapeau de la Fédération des Bouches-du-Rhône des Internées et résistants patriotes (journal La Marseillaise du 22 septembre 1947).

 

II.- L ‘appel de la terre natale

 

Comme la plupart des Basques, Jean Pétré ressent de plus en plus nettement l’emprise de son pays d’origine, à mesure qu’il avance en âge. Certes, il se plaît bien à Marseille, entouré de la chaude sympathie de ses nombreux amis. Mais, en vue de sa retraite prochaine, il rêve d’organiser sa vie de telle sorte qu’il passera l’été au Pays Basque et l’hiver à Marseille.

Il est profondément impressionné par l’attitude de ses deux sœurs qui se sont retirées définitivement à Saint-Jean-Pied-de-Port. Ses séjours dans cette localité se font de plus en plus fréquents. Il faut avoir vu sa joie et son émotion chaque fois qu’il retrouve sa vieille rue d’Espagne. Il faut l’avoir entendu prononcer alors, en langue basque, une des phrases favorites de son père, et qui prend aujourd’hui l’aspect d’une devise : «Hemen ahatik, denek badakite nundik atheratzen giren !» Ici au moins, ils savent tous d’où nous sortons !

Enfin, lui le célibataire endurci, aspire à une vie familiale. Son neveu et fils adoptif a épousé une jeune basquaise. Quelques années plus tard, on s’aperçoit que notre colonel collectionne avec amour, les premières lettres enfantines de son filleul Arnaud Jean Duny-Pétré.

Ceux qui l’ont fréquenté pendant les dernières années de sa vie ont pu assister à la troublante métamorphose d’un homme qui sentait confusément en lui une poussée irrésistible vers la maison ancestrale. C’est que cette ultime transformation arrive après une impressionnante série de personnalités, toutes bien marquées, qui se sont succédé en lui pendant sa vie, et dont voici brièvement les principales.

L’enfant du Pays Basque, au regard fier, qui délaisse hardiment sa gangue de paysan ; le dilettante, assoiffé d’art et de culture littéraire, de telle sorte qu’il est à la fois postier et écrivain ; le capitaine que révèle la mobilisation et la campagne de 1940 ; le résistant, luttant dans l’ombre de la clandestinité, avec une foi inébranlable dans la victoire ; le déporté, patriote et martyr, épuisé physiquement, mais toujours invaincu ; le colonel abondamment décoré, élégant et distingué, président de l’amicale du 141e RIA ; enfin le Basque sexagénaire, un peu las, qui a ressenti l’appel tardif mais impérieux de son pays natal.

 

Commandeur de la Légion d'honneur

Marseille le 14 juillet 1957, le général Grossin remet au colonel Jean Pétré la cravate de Commandeur de la légion d'honneur.


Ainsi le circuit se referme. Vers la fin de sa vie, sans pourtant se douter que sa mort approche, Jean Pétré recherche de plus en plus la solitude tranquille de ses montagnes navarraises. Il projetait de se retirer dans une ferme, à la campagne, parmi les paysans et les troupeaux. Il se rendait tous les ans sur la tombe de ses ancêtres, dans le petit village de Çaro. Il voulait faire transformer la tombe familiale de Saint-Jean, afin de lui donner l’aspect d’une vraie tombe basque. Les croquis et les plans étaient déjà prêts.

Mais il était trop tard. Le colonel Pétré est mort avant d’avoir pu redevenir aux yeux de tous, le Basque qu’il avait cependant toujours été dans le plus profond de lui-même. Son pays natal l’a repris et enseveli.

Son activité débordante devait avoir raison de sa santé. Malgré une apparence très jeune, il ressentait intérieurement des malaises de mauvais augure, mais il était habitué à en rire. «Il plaisantait même quand il était en train de crever à Buchenwald !», disaient de lui ses compagnons enthousiasmés. Mais on ne plaisante pas impunément avec sa santé. Terrassé par une congestion cérébrale, le colonel Pétré s’est éteint chez lui, le 7 avril 1959, dans l’antique maison basque où il avait vu le jour, à Saint-Jean-Pied-de-Port.

Personne ne l’aura vu vieillir. Suprême coquetterie ?… Il est probable qu’un tel homme n’aurait jamais pu supporter, sans souffrir atrocement, le spectacle de sa propre décrépitude. C’est d’ailleurs ce que laisse entrevoir l’épitaphe suivante, écrite en langue basque, peu après son décès :

 

Hemen datza,                                                Ici repose

Orai hotza,                                                     Maintenant froid,

Lehen gaitza,                                                 Grand autrefois

Pétré koronelaren bihotza.                            Le cœur du colonel Pétré

 

Hun gerlari,                                                    Bon guerrier

Maitagarri,                                                     Digne d’être aimé

Hil gaztegi :                                                    Mort trop jeune :

Zahartusanik etzien nahi.                              La vieillesse ne lui convenait pas.

 

                                                           Piarres Hegitoa, 1959/4/20

 

III.- La mort et les obsèques

 

Le colonel Pétré se trouvait dans sa famille, dans sa vieille maison familiale qui l’avait vu naître, rue d’Espagne à Saint-Jean-Pied-de-Port, quand il est mort, victime d’une tension artérielle trop longtemps négligée, le 7 avril 1959.

«Soudain, a écrit Monseigneur Gouyon, il a été pris d’une congestion cérébrale, suivie d’une paralysie progressive de la partie gauche, puis de la partie droite du corps. Il est tombé rapidement dans le coma. Il semble avoir beaucoup souffert et s’être débattu violemment contre la mort. Quand je suis allé le voir, avant la mise en bière, son visage était ravagé par la douleur, mais calme».

Les obsèques ont eu lieu le 10 avril. Les journaux Sud-Ouest, Basque-Eclair, La France, les ont relatés en ces termes dont voici des extraits.

«Après la cérémonie religieuse, nous avons remarqué dans le cortège qui conduisait la dépouille mortelle du Colonel Pétré jusqu’au caveau familial, outre de très nombreux amis du défunt et des familles en deuil, les représentants de la municipalité Saint-Jeannaise, les drapeaux de la Résistance PTT de Marseille, Résistance PTT de Paris, de l’UNADIF (Union nationale des associations de déportés, internés et familles de disparus) et de la FNDIRP des Basses-Pyrénées (Fédération nationale des déportés, internés, résistants, et patriotes), des Anciens combattants 1914-1918 et 1939-1945 de Saint-Jean-Pied-de-Port.

Le colonel Simon de Marseille, Commandeur de la Légion d’honneur, Compagnon de la Libération, portait sur un coussin les décorations de son ami. Nous avons noté également la présence du professeur Balansard, de la Faculté de médecine de Marseille ; de Me Giocanti, avocat au barreau de Marseille ; de M. Jourdan, Directeur des PTT de Paris; de M. Louis Sagardoy, industriel à Marseille ; de M. Violette, secrétaire général de résistance PTT de Paris, détaché au ministère ; de M. le directeur régional des PTT; de MM. Cabillon et Fouladoux, de l’UNADIF ; de MM. Pucheu, Arana et Rivière, de la FNDRIRP des Basses-Pyrénées ; des représentants du commissariat de police de Dax et diverses délégations de Marseille, Bordeaux et Paris.

Au cimetière, M. Jourdan, Président national de Résistance PTT a, en quelques mots, exalté la personnalité si attachante du disparu, les vertus qu’il incarnait, et lui adressa l’émouvant adieu de tous ses compagnons.

Le Pays Basque peut s’enorgueillir d’avoir produit un homme de cette valeur, dont le courage égalait la modestie et la grandeur d’âme».

 

Obsèques Sud Ouest

Compte-rendu dans le quotidien Sud-Ouest du 17 avril 1959.

 

Allocution de Mgr Gouyon

Monseigneur Gouyon, après avoir donné l’absoute, a prononcé l’allocution suivante, où nous retrouvons l’amitié si chaude qui entourait, au IIe bataillon, celui qui était alors le «capitaine» Pétré.

« Mes bien chers frères,

Notre condition de chrétiens nous invite à contempler les réalités spirituelles et à nous consoler par l'espérance du jour où il nous sera donné de nous retrouver dans le partage des mêmes récompenses divines : elle n’abolit pas ces sentiments d’attachement et d’affection qui nous unissent sur la terre. Demeurent légitimes les regrets, les tristesses, les larmes. Devant le tombeau de son ami, Lazare, Jésus Lui-Même n’a pas craint de pleurer.

C’est la mort d’un ami auquel m’unissaient et unissaient quelques-uns des membres de cette assistance, les plus tragiques comme les plus exaltants souvenirs, qui m’amène aujourd’hui parmi vous, alors que je pensais venir en de toutes autres circonstances et reconnaître au premier rang de ceux qui m’accueilleraient, ce compagnon très cher que fut pour moi le colonel Jean Pétré, Commandeur de la Légion d’honneur.

Pour ce pays qu’il avait quitté très jeune, il était devenu un inconnu. Mais si l’homme se révèle dans les conjonctures exceptionnelles, nous qui avons vécu les heures angoissées de la guerre 1939-1940 dans ce qu’elles eurent de plus dramatiques, nous pouvons porter témoignage.

Ce témoignage sera d’abord celui d’un inégalable courage. Face à un ennemi auquel son nombre et son armement conféraient une supériorité écrasante, nous l’avons vu résister avec une obstination et une force d’âme qui rendaient son exemple contagieux. Lucide au milieu du combat, il était le point d’appui inébranlable autour duquel les unités voisines se regroupaient et conservaient leurs positions. Aussi bien, lorsque commença la longue retraite de juin 1940, put-il maintenir intacte sa compagnie et la mettre en ligne chaque soir, pour remplir les missions de sacrifices qui lui étaient demandées.

Aux jours sombres de l’armistice, il garda sa foi dans les destinées de la patrie, et dès le premier jour, il se manifesta comme un partisan de la Résistance dont il devait devenir un des héros. Très vite, nous recevions de lui les lettres les plus audacieuses. Et sur l’ordre de ses chefs, il réorganisait dans la clandestinité ce régiment si cher à son cœur et dont il voulait faire un instrument de victorieuses conquêtes.

 

 

Affiche contre graffiti à Marseille

Affiche du préfet de Marseille contre les inscriptions et graffitis réalisés par la Résistance.

 

L’ennemi ne pouvait pas ne pas découvrir des activités si multiples et si dangereuses pour sa sécurité. Ce fut l’arrestation, la torture affreuse, sous laquelle cependant, il eut assez de force pour ne livrer aucun de ses amis, et la longue déportation au camp de concentration. Sa force d’âme unique lui permit de surmonter cette terrible épreuve. Il revint pour participer à ce triomphe dont il avait été un des plus généreux artisans.

Sa physionomie respirait la sympathie. Son dévouement, son désir de rendre service, qui lui avaient valu d’être adoré de ses hommes dont il partageait sans cesse fatigues et dangers, le désignaient pour faire se retrouver dans une association florissante les anciens de notre 141e d’Infanterie alpine. Il fut donc le fondateur et le président très aimé de notre amicale.

Le mois dernier paraissait encore un numéro du bulletin qui maintient la liaison entre nous. En le feuilletant, je retrouvais des noms connus et je sentais comme il était pour tous le lien et le symbole de l’amitié. Il prenait sa part de tous nos deuils comme de toutes nos joies. Lors de mon sacre, il était à la tête d’une délégation de camarades qui avaient voulu m’apporter le réconfort très doux d’une affectueuse présence. Il y venait lui, d’autant plus spontanément qu’avec discrétion et efficacité, il avait jadis aidé mes efforts d’aumônier du bataillon, ne manquant jamais de se trouver au premier rang de ceux qui, par leur participation à nos offices improvisés, tenaient à donner le témoignage d’une foi toujours vivante.

Mon arrivée dans ce diocèse lui avait été une joie. Il me l’avait exprimée à maintes reprises et il écrivait encore à nos camarades le plaisir qu’il avait à évoquer leur souvenir dans de longues conversations avec celui qu’il appelait gentiment «son» évêque.

Mon cher Pétré, ce qui était en effet notre joie commune devient pour moi aujourd’hui un douloureux privilège. Vous ne doutez pas que la peine me soit unanimement partagée. Mais ce devoir de fidélité que vous n’avez pas cessé de nous rappeler trouvera en nous des hommes prêts à l’accomplir. L’Eglise au nom de laquelle je viens de recevoir votre dépouille, est l’école du souvenir. Elle n’oublie jamais ses enfants. La prière qui va monter pour vous vers le ciel dans un instant, elle n’est que le commencement de cette longue imploration qui unira dans son élan les noms toujours aimés de nos camarades disparus.

La mort qui vous a frappé à l’improviste sans vous permettre, comme à la guerre, de rassembler vos forces pour engager le combat, est le rappel de notre condition et le signe que les immenses désirs qui animent nos cœurs appellent une autre patrie. Que Dieu vous donne son repos et, avec la grâce de sa miséricorde infinie, toutes les ombres de ce monde s’étant dissipées, la joie de le reconnaître, Lui le principe de toute générosité, de toute fidélité, de tout véritable amour ».

 

(1) Tiré de "L'écriture ou la vie", écrit par un autre revenant de Buchenwald, Jorge Semprun. 

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Published by Duny-Pétré Arnaud
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commentaires

peuvergne 01/01/2015 14:16

Bonjour,
très intéressant... je fais des recherches sur mon grand-père Jacques PEUVERGNE avez-vous des informations à son sujet ? je ne sais pas grand chose sur lui à part qu'il appartenait au groupe dei
loups roudaires ! si vous pouvez m'aider ce serai gentil.
Cordialement.

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  • : Biographie du Lieutenant-Colonel Jean-Baptiste Pétré, chef régional de l'Armée Secrète AS à Marseille. Archives de l'AS, de la déportation, de l'épuration. Campagne de France et Résistance durant la 2ème guerre mondiale.
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