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22 janvier 2011 6 22 /01 /janvier /2011 20:43

Troisième partie : La guerre de 1939-1945

 

I.- Le capitaine (1939-1940)

 

La mobilisation de 1939 conduisit le capitaine Pétré au IIe bataillon du 141e RIA où il devait rester jusqu’à l’armistice et à la démobilisation de juillet 1940. Les alpins du IIe bataillon l’ont connu d’abord, dans le brouhaha de la mobilisation, au poste de capitaine adjudant major qu’il tenait auprès du commandant de Bruyer, au lycée de jeunes filles de la rue Thomas. C’est là que sa silhouette élégante, encore vêtue du bleu marine des chasseurs, a commencé à leur être familière, et que sa bonne humeur et son sourire ont commencé à les aider.

Après la marche mémorable de La Bocca à Châteauneuf-de-Grasse (Alpes-Maritimes), le jour même de la déclaration de guerre, il est resté adjudant major pendant les six semaines du séjour sur le «théâtre d’opérations sud-est», comme on le nommait un peu pompeusement, pendant ces temps où le Ie bataillon a pris forme. Au moment du premier départ pour le front, il prenait le commandement de la 6e compagnie, à la place du capitaine Laurent, avec les lieutenants Lavaux, Galy et Sauer, et tous les gradés et hommes pour qui il devint alors, de façon définitive, «le Capitaine».

Après les jours lugubres de Bourcheid, où l’on prend contact avec le froid, la boue, la pluie et bientôt la neige, il commande lors du baptême du feu cette longue marche nocturne de Rorbach (Moselle), par Gros Rederching, le PC du régiment, l’immense ferme de Moronville, PC du bataillon, vers «le front». Deux sections en ligne, deux aux avant-postes, aux deux extrémités du bois sinistre de Mittebruck. Le capitaine lui-même a son PC dans une minuscule et amusante roulotte de berger, qu’il a logée dans une petite haie. Il ne s’y calfeutre d’ailleurs pas ; il y reçoit tous ceux qui passent avec sa gaîté que n’atteignent ni les orages, ni les bombardements. Et il en sort quotidiennement, notamment pour visiter les avant-postes, où sa venue attendue est un réconfort pour tous. Ce séjour s’achève douloureusement par la mort du lieutenant Lavaux, victime de son courage, lors du bombardement du 21 novembre. Après un bref repos à Binig, on remonte en ligne au Bliesbruck, avant le vrai repos mérité.

Quand il était en ligne dans les Basses Vosges, et quand, par amusement, plus que pour tromper l’ennemi, chaque officier et chef de poste reçut un surnom comme indicatif téléphonique, le capitaine Pétré devint «Le rossignol»… Ce surnom était mérité par sa belle et chaude voix, par son inépuisable répertoire de chansons et chansonnettes, par l’entrain qui le poussait si souvent à chanter sur les routes ou en cercle plus restreint. Il était aussi compositeur… et c’est ainsi que, sur un air de rengaine, il improvisa, entre Châteauneuf-de-Grasse et le Blierbruck, le couplet suivant où les anciens du bataillon reconnaîtront quelques souvenirs :

 

Le Capitaine en campagne

 

Il était une fois un Commandant,

Qui, parmi d’autres titres brillants,

Préférait entre mille

C’lui d’baron d’Moronville !…

 

Mais il arriva aussi qu’un de ses lieutenants lui fournit un jour la réplique d’une façon spirituelle avec le couplet suivant :

 

Il était une fois un Capitaine,

Qui partit au front sans trop de peine,

Car, s’il quitta les Postes,

Il prit les avant-postes !…

 

Après les fêtes de Noël passées au charmant village de Garrebourg, au-dessus de la trouée de Saverne, c’est ensuite le départ pour le «grand repos». Tandis que le régiment a son centre à Anizy-le-Château (Aisne) et le bataillon de Lizy, la 6 partage avec la 5 le cantonnement de Merlieux et Fouquerolles. Le capitaine… fait ce qu’il peut pour sa compagnie qui se morfond dans une ferme isolée, se distrait comme elle peut en braconnant, se chauffe comme elle peut, en pillant le bois voisin !

Avril le conduit en Alsace, dans les Basses-Vosges : c’est le printemps de la «drôle de guerre». La compagnie place des kilomètres et des tonnes de barbelés, elle occupe un avant-poste isolé dans la forêt, tout près des Allemands qu’on entend parfois chanter durant leurs travaux semblables. Le capitaine, maintenant flanqué d’un lieutenant polonais en stage, reprend la coutume des visites quotidiennes, jusqu’au jour où il vient annoncer que l’on part pour la Norvège par la Bretagne.

Landivisiau, Plounerventer (Finistère), jours calmes et ensoleillés… et le 16 mai voit l’embarquement à Landernau. Le capitaine et sa compagnie, comme tout le régiment, allaient commencer la vraie guerre. Mais les mois vécus ensemble n’avaient pas été perdus. Ils avaient forgé l’unité de la compagnie, consolidée par son attachement unanime à son capitaine. Mais les événements se précipitent et c’est le retour sur le front de la Somme.

 

Commandant de Buyer 1940

Au 141e RIA, avec le commandant de Buyer qui sera tué en juin 1940.

 

Ham… le nom de cette petite ville de la Somme, ignorée de beaucoup auparavant, est maintenant le souvenir central de «cette guerre». Tandis que ses sections sont lancées dans le brouillard, le long du canal, il passe deux jours dans un petit moulin au bord de l’eau, dans une apparente insouciance. Quand le front se précise, il s’installe dans cette petite villa du Vert Galant, d’où il dirige son secteur. A ce PC, il a communiqué sa note personnelle : toujours ornée de fleurs et remplie de bonne bouteilles judicieusement choisies et dont chaque visiteur, gradé ou non, reçoit sa part. C’est de là que partent les fameuses patrouilles dirigées par le lieutenant Ramel, de là qu’est soutenu ­–grâce en particulier à l’emploi intensif du mortier de 60– le secteur le plus agité, commandé par le lieutenant Sauer ; de là que part la contre-attaque victorieuse du 24 mai en direction du pont de chemin de fer, qui donne les premiers prisonniers.

Notre capitaine en rapporte la citation suivante : «Capitaine au courage tranquille et souriant. Véritable entraîneur d’hommes. Sous un feu violent qui ne cessait de décimer sa compagnie, il saisit le fusil-mitrailleur d’un tireur blessé, et se lance à l’assaut, suivi aussitôt par tous ses soldats, de telle sorte que la position allemande est conquise en quelques minutes».

Le capitaine est toujours sur la brèche; il dirige lui-même les patrouilles exécutées dans les usines et maisonnettes voisines, à la recherche de l’énigmatique «salopard» à qui  l’on attribue avec conviction l’origine des balles qui sifflent sporadiquement aux oreilles. Il continue surtout à maintenir une atmosphère entraînante d’optimisme, de courage et de gaité, de plus en plus précieuse et malaisée à entretenir à mesure que grandit la fatigue et que les nouvelles inquiétantes parviennent jusqu’au front.

Après de brèves heures de transit par Broucy (Somme), c’est de nouveau le canal surveillé à Sommette-Eaucourt (Aisne). La relève tant attendue conduit la 6 à Golancourt où elle espère enfin passer en deuxième ligne, mais d’où le 5 juin commençait la retraite.

Celle-ci débute aux premières heures du 7 juin des abords même de Ham où la compagnie a été appelée au secours du régiment voisin. Le capitaine, malgré une très forte contusion de la jambe, dirige la marche vers Rozavoine, où la compagnie passe la journée en ligne, en surveillant avec inquiétude la lisière toute voisine des bois qu’occupent déjà les Allemands que signalent les détonations et les fusées. Ce sont ensuite les étapes d’une marche harassante, presque toujours nocturne. La première à travers les flammes de Lagny; la nuit de Crépy-en-Valois où l’on frôle la catastrophe, et où la compagnie, capitaine en tête, armes prêtes à faire feu, contourne de près le village occupé par l’ennemi; le Bois du Roi où la mort du commandant de Buyer lui enlève pour une nuit son capitaine qu’elle est si heureuse de retrouver le lendemain matin ; la terrible étape de la Marne et la suivante à peine moins épuisante ; les journées de Sully-sur-Loire, où après un bref sursaut, l’espoir s’effondre à l’annonce de la demande d’armistice ; les dernières étapes dans l’épuisement, où la compagnie reste cependant groupée, marchant toujours en ordre et en bloc, prenant toujours position sur chaque rivière. Dans ces jours difficiles, elle a trouvé son chef toujours égal à lui-même, encore maître de lui, dans les moments les plus démoralisants et les plus catastrophiques, maintenant, non par des discours, mais par sa simple attitude, cette atmosphère de courage et de confiance qui était sa meilleure récompense.

 

II.- Le président de l’amicale

 

Pétré, en 39-40, avait été le capitaine de la 6. Son dynamisme et son entrain avaient répandu son renom dans tout le deuxième bataillon. Dès l’automne 40, il devenait pour tous les anciens du régiment le président de l’Amicale des anciens du 141e RIA.

Le colonel Granier le choisissait pour ce poste de confiance, comme le plus apte à regrouper tous les anciens, de par la sympathie qu’il inspirait à tous, bien au-delà des limites de son unité, et pour le dévouement qu’il était prêt à donner à cette tâche. De ce fait, la journée inaugurale, commencée par la messe, où l’Eglise des Réformés était remplie, continuée par l’inauguration de la rue du 141e qui devait être paradoxalement victime de la Libération, a laissé le souvenir d’un véritable triomphe.

Dans les mois qui suivirent, les Marseillais qui venaient chaque dimanche à l’Amicale, avaient plaisir à le voir si souvent au milieu d’eux. Les «étrangers» de passage à Marseille savaient qu’ils seraient toujours bien accueillis à l’appartement de la «rue Puget». Les camarades en difficulté savaient qu’ils ne faisaient jamais appel en vain à son cœur, et qu’il ne ménageait ni sa peine, ni son temps, ni même ses deniers pour secourir ceux qui en avaient besoin. Et les membres successifs du bureau de l’amicale savaient qu’ils possédaient en lui le président rêvé, celui qui ne se contente pas de présider, mais qui est l’âme vivante d’un vaste corps. On savait bien qu’il n’était pas simplement le rédacteur en chef, mais le rédacteur presque unique de l’Alpin. Il n’était écrit nulle part, mais il était évident aux yeux de tous qu’il était le président à vie.

 

 

200 Jean Pétré et Blum

Jean Pétré et M. Blum qui mourra au camp de Buchewald, se rendent au siège de l'amicale du 141e RIA.

 

L’atmosphère de l’amicale n’a jamais été défaitiste. Dès le printemps 1941, plusieurs parmi nous, notamment ses trois lieutenants, savaient que l’amicale n’était pas seulement une amicale, mais qu’elle était aussi une façade commode pour camoufler un bataillon clandestin, destiné à renforcer le 43e RI cantonné à Marseille tant qu’il y eut une zone libre. A partir de l’occupation totale, beaucoup d’autres, devant la menace du TO, se sont spontanément tournés vers lui comme vers le chef naturel en qui ils pouvaient avoir une confiance totale. Ils l’ont suivi dans les voies de la Résistance jusqu’en ce jour de juillet 1943 où la Gestapo devait mettre une fin, heureusement temporaire, à ses activités.

 

III.- Le résistant et le déporté

 

La résistance de Jean Pétré s’est étendue bien au-delà des limites de l’Amicale du 141e RIA. Avec son meilleur ami, le colonel Simon (actuellement commandeur de la Légion d’Honneur et Compagnon de la Libération), il organise la Résistance dans le Sud-Est. Dès 1942, il fonde les premiers maquis des Alpes. Les liaisons sont assurées par son neveu, le lieutenant Pierre Duny-Pétré, récemment évadé d’Allemagne, entre les combattants clandestins et l’état-major de l’Armée Secrète à Marseille.

Grâce à quelques parachutages d’armes assez fructueux quoique trop rares, les troupes d’occupation italiennes et allemandes sont bientôt tenues en échec et se voient interdire l’accès des massifs montagneux. C’est au cours de ces combats que le capitaine Pétré est nommé successivement chef de bataillon, puis lieutenant-colonel.

Au début de juillet 1943, la Gestapo de Marseille prépare une opération de police afin d’investir le siège de l’amicale du 141e RIA, rue Frédéric Chevillon. C’est ainsi qu’elle capture par surprise plusieurs «suspects», dont Jean Pétré, dont elle ne connaît heureusement ni le rôle exact, ni l’envergure.

 

Ernest Dunker dit Delage

Photo anthropométrique d'Ernest Dunker-Delage qui arrêta à Marseille puis tortura le colonel Pétré. Il est l'auteur du fameux rapport Flora sur la Résistance (voir plus loin). Condamné à mort le 24 février 1947 par le tribunal militaire de Marseille, Dunker-Delage fut exécuté le 6 juin 1950. Le procès-verbal de son interrogatoire par le colonel Pétré après la Libération, figure dans ce blog, dossier "Crimes de guerre ennemis, documents d'enquête".  

 

Après plusieurs jours de tortures, passés à la prison Saint-Pierre ainsi qu’au tristement célèbre n° 425 de la rue Paradis, le colonel Pétré qui n’a pas desserré les dents, est envoyé à la maison d’arrêt de Fresnes pour y être jugé et condamné à mort. Par miracle, il est bientôt «recruté» afin d’aller grossir un contingent de déportés que l’on achemine vers le camp de Buchenwald. Cela le sauve du poteau d’exécution.

Les camps de la mort n’ont pas raison de son éternel optimisme. Malgré l’épuisement physique, il devient célèbre par sa façon de «remonter» le moral de ses camarades désespérés. Mais près de deux ans s’écoulent ainsi, tandis que la guerre continue. En avril 1945, une patrouille motorisée américaine s’aventure jusqu’aux abords du camp de concentration, jetant l’affolement parmi les Allemands. Le colonel Pétré, toujours à la tête de ses hommes, véritables fantômes décharnés, se lance inopinément sur les sentinelles du camp, s’empare des armes et ouvre un passage aux troupes alliées.

 

FIL DE FER BARBELÉ BUCHENWALD 2 crop

Fil de fer barbelé du camp de Buchewald.

 

C’est alors la Libération. Le colonel Pétré organise aussitôt le rapatriement de ses camarades les plus affaiblis. Le typhus, hélas, en fauche des centaines par semaine. Il est le dernier de son camp à rentrer en France. Il pèse 46 kilos.

 

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Published by Duny-Pétré Arnaud
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  • : Biographie du Lieutenant-Colonel Jean-Baptiste Pétré, chef régional de l'Armée Secrète AS à Marseille. Archives de l'AS, de la déportation, de l'épuration. Campagne de France et Résistance durant la 2ème guerre mondiale.
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